Entre Salmane et Suleiman

Le Caire. Fin mai. Minuit. L’immense place d’Al-Ataba regorgeait encore de monde. La nuit n’effrayait pas les Cairotes ; bien au contraire, elle les excitait et les invitait à se jeter voluptueusement dans ses bras.
J’étais dans cet immense et incroyable marché, où l’on trouve de tout, pour acheter une petite valise. Je rentrais en France dans deux jours. Chez le marchand de sacs, je fis la connaissance de Salmane. Un Palestinien d’une trentaine d’années, grand, fort, un peu gros, et d’une gentillesse infinie. Très curieux aussi. C’est lui qui m’aborda le premier pour m’aider à choisir la bonne valise, puis à négocier son prix avec le vendeur. Il s’appelait Salmane, et non pas Slimane comme au Maroc. Il n’était pas seul, son petit frère de 10 ans l’accompagnait. « Nous sommes au Caire pour soigner notre grand frère. Les soldats israéliens lui ont tiré une balle dans le ventre. Et comme on connaît un Jordanien qui travaille dans un hôpital ici, nous avons préféré l’amener au Caire, c’est plus tranquille. Il a été sauvé ! Mon frère vivra ! Je l’ai appris cet après-midi.
Demain je rentre à Ghazza affronter de nouveau les soldats israéliens. ».
Juste avant de se quitter il m’annonça une autre bonne nouvelle. « Notre Elia Suleiman vient d’obtenir un prix au festival de Cannes pour son film “Intervention divine”. C’est merveilleux ! Tu le savais ?» J’étais au courant, mais pour lui faire plaisir, je fis semblant de ne pas le savoir. Et je le félicitai. « Mille mabroukes ! Je suis heureux pour la Palestine… et pour Elia Suleiman. Mille mabroukes ! » Mes félicitations le ravirent. Il se pencha sur moi, me prit dans ses bras et m’embrassa sur la tête trois fois. J’étais un peu surpris. Il était plus heureux, il souriait plus. Et ses yeux exprimaient de la fierté et du bonheur.
Il me quitta. Il logeait à Héliopolis et moi à Dokki. Il disparut très vite dans la foule nocturne du Caire. Je rentrai à mon appartement en pensant à lui, en rêvant sa vie, en méditant sur le sourire qui ne l’avait pas quitté tout au long de notre conversation.
Jamais de ma vie, je n’avais été aussi proche d’un Palestinien.
Bien sûr j’allais voir “Intervention divine” à sa sortie. Bien sûr Salmane serait avec moi ce jour-là. J’ai vu le film d’Elia Suleiman hier. C’est peu dire que je l’attendais avec impatience. “Intervention divine” a dépassé toutes mes attentes. C’est un film extraordinaire. Un des meilleurs de cette année.
Le film commence par une poursuite. Un Père Noël est poursuivi par quatre ou cinq jeunes qui veulent vraisemblablement lui voler ses cadeaux. Ils finiront par le poignarder. C’est la fin du rêve, de l’imaginaire ?
Pas du tout. Après le générique, on verra que ce Père Noël a été sauvé, il ne mourra pas malgré la folie qui l’entoure, lui et toute la ville de Nazareth où le film se déroule en grande partie.
Les gens de cette ville s’ennuient visiblement. Leur quotidien se répète inlassablement. Les tensions sourdes finissent toujours par exploser. Pour dénoncer l’occupation israélienne, Elia Suleiman a choisi l’impertinence et le ton décalé comme mode d’expression, comme style. Les Palestiniens étouffent : ils s’en prennent à eux-mêmes, ils se déchirent, ils s’insultent, se disputent, se font du mal. Leur amertume (une longue agonie) leur fait perdre la tête.
Elia Suleiman nous montre cette réalité quotidienne comme une suite de gags. Bien sûr, on rit. Un proverbe arabe le dit bien : l’excès de malheur provoque le rire. Ce proverbe sied bien à “Intervention divine”. Le réalisateur évite donc les pièges qu’un sujet aussi brûlant impose.
Cependant, malgré la douleur et les guerres internes, l’amour est encore possible. La seule question qui se pose alors : jusqu’à quand ?
Cette histoire d’amour, c’est E. S. (joué par Elia Suleiman lui-même) qui la vit avec une jeune et très belle femme de Ramallah (Manal Khader). N’ayant pas d’autres possibilités, ils se retrouvent très souvent au « parking » du chek-point entre Nazareth et Ramallah. Des rencontres bien silencieuses qui disent tout de la réalité de cette frontière. Ils regardent, et nous regardons avec eux. Tout. Pas de discours, ni de vaines indignations verbales. Et justement : le grand mérite de ce film est qu’il est presque muet. Elia Suleiman préfère plus manier les symboles que les dialogues. Ses très belles images (le cadre est la plupart du temps fixe) en sont pleines. Chez lui tout est question de rythme, de chorégraphie. Les personnages ne bougent pas, ils dansent, ils ne parlent (presque) pas, ils chantent… avec leurs yeux.
D’où la poésie qui enveloppe le film d’un bout à l’autre. “Intervention divine” est un film poétique, jubilatoire. Il ne ressemble à rien de connu (les critiques français y ont vu des influences de Jacques Tati et de Buster Keaton). Il surprend en permanence, attendrit très souvent. Sa critique qui n’emprunte pas les voies habituelles n’en est que plus tonique. Après le très beau “Chronique d’une disparition”, Elia Suleiman confirme les espoirs placés en lui. Il est incontestablement un grand cinéaste.
Quant à Salmane, celui du Caire, je ne sais pas s’il a pu le voir. Hier, pendant toute la projection, il était dans mes pensées, dans mes yeux, autour de mes lèvres.

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