Fès, en marge de la musique

Les interventions, lors de la journée de samedi et dimanche, ont porté sur la responsabilité de chacun envers les générations futures et les identités exclusives. Car, il faut savoir que le festival de Fès n’est pas seulement une manifestation dédiée à la musique. C’est un lieu de réflexion. « Les rencontres de Fès » participent à cet égard à la renommée de l’événement autant que les concerts. Les thèmes des deux premières journées avaient un dénominateur commun : réfléchir aux générations futures et à l’exacerbation des identités. L’Américaine Katherine Marshall, conseillère du président de la banque mondiale, a souligné, à cet égard, l’opposition entre un Nord riche et un Sud pauvre. Elle a montré que la construction d’une technologie de pointe s’accompagne de « la destruction des rêves ». Elle a appelé à l’humanisation de la mondialisation et assigné aux colloques de Fès la lourde tâche « de poser des questions et d’essayer d’apporter les réponses adéquates ». Le philosophe français Régis Debray n’a pas apporté, pour sa part, de réponse. Bien au contraire, il a laissé à chacun la liberté de choisir son camp. Ces deux camps divisent ceux qui se projettent vers le futur et les autres qui regardent vers le passé. « Nous n’avons jamais autant idéalisé l’ancien, en inventant même une morale de la mémoire. Jamais autant stocké de traces, autant classé ou inscrit de monuments, autant historisé, culturalié, muséifié, préservé ». Cette phrase vise les Occidentaux. Régis Debray ajoute : « comme si chacun demandait au mémoriel de renouer les fils que le présent dénoue ». Le philosophe oppose à cet égard le Nord, « amnésique » tourné vers le futur, quoique friand de la musuéalisation de ses traces, et le Sud, trop amnésique et qui est attaché aux traditions. Il n’accorde son crédit à aucun de ces deux pôles. Il en défend même l’appartenance exclusive : « Essayons de ne pas avoir à choisir entre l’empire des sarcophages et le règne du loto », préconise-t-il. Tout est affaire de dosage selon Régis Debray. Il a terminé son intervention en laissant chacun libre de choisir entre «l’homme-bunker, retranché dans ses certitudes, ou bien l’homme-bulle, flottant au gré des vents ».
Si Régis Debray a volontairement évité de prendre position, le Franco-algérien Pierre Rabhi, fondateur de l’association « terre et humanisme », a tranché dès les premiers mots de la sienne. Aux yeux de cet agro-écologiste, « l’humanité reste en échec sur l’essentiel ». Cet essentiel a trait à la terre qui peut dispenser à chacun le minimum élémentaire. Tous les maux de la planète s’expliquent, selon lui, par la rupture du « lien sacré » entre les hommes et leur mère nourricière. Pierre Rhabi a conclu son intervention par des mots très durs : « nous génocidons les générations futures » en rendant la terre exsangue de ses ressources et en méprisant la vie sous toutes ses formes.
D’autre part, « nos responsabilités vis-à-vis des générations futures » consistent selon Ahmed Taoufik, historien et ministre des Habbous et des Affaires islamiques du Maroc, à réhabiliter les coupoles des saints pour que leur mémoire se s’estompe pas avec le temps. Dans son apologie des saints, Ahmed Taoufiq a expliqué que deux tendances, pourtant contraires, contribuent à l’effacement de la mémoire des coupoles et des saints qu’elles abritent. La première, rigoriste, les réfute au nom de l’idolâtrie. La seconde, moderniste et qui peut être l’approche d’un historien même, les méprise parce qu’elle les juge non rationnelles.
Voilà ce qu’on peut retenir pour l’essentiel des deux premières journées des rencontres de Fès. On déplore à cet égard l’absence de Tariq Ramadan dont la présence était annoncée dans le programme du festival. On déplore aussi l’absence des étudiants et chercheurs marocains. Le prix pour assister à une matinée s’élève à 100 DH. Il est franchement dissuasif. Le festival des musiques sacrées de Fès a opté pour le rayonnement international. C’est un choix légitime. Mais est-ce une raison suffisante pour éliminer d’avance le public des étudiants et jeunes chercheurs marocains ?

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