Focus : Courage, dormez !

Hafid Badri a l’air indécis, malgré la longue standing-ovation dont le public a gratifié son nouveau spectacle « Khayfa labhar la yarhal ». « Je ne sais pas si, par mon art, je pourrais démontrer la même utilité que celle dont font preuve les grévistes du transport », me lance naïvement ce jeune comédien, aux loges du Théâtre national Mohammed V, à Rabat. L’artiste avait là des doutes bien légitimes, même si la comparaison n’est pas raison. Dans le cas des grévistes du transport, il ne s’agit pas de montrer ses muscles dans la rue pour prouver son utilité. Nous avons été nombreux à avoir été nargués par ces nervis de cette belle époque de rien. Mais là n’est pas notre propos. Hafid Badri, disions-nous, n’est pas convaincu de l’utilité de l’artiste. J’ose lui dire que je partage parfaitement son angoisse, au risque de lui donner quelques bonnes raisons de désespérer. Le problème n’est pas tant lié à l’art qu’à la posture dans laquelle se complaît l’artiste aujourd’hui. Dans un monde qui bout au plus haut degré, cet artiste préfère se calfeutrer dans son fauteuil de spectateur. Il n’agit pas, il subit ; il ne donne rien qui pèse sur le cours des choses, il reçoit ; il ne crie pas sa colère, quand des enfants d’Angfou grelottent sous le froid atroce de l’hiver ; quand des politiques minables abjurent leurs professions de foi électoralistes ; quand des ONG monnayent au prix d’or leurs larmes crocodilesques sur l’infortune financière généralisée. Une démission à tous les étages que nos artistes n’ont pas eu le courage de nous épargner, tant leur rôle est effacé. L’usage veut chez nous que l’art soit confiné dans les salles de spectacles, les galeries d’art, les musées, les cinémas … A se demander si l’art était né sur une autre planète que la terra nostrum. Nos artistes ont réussi le formidable défi de la déconnexion ! On a beau chercher une prise de parole, ou une prise de décision, dans une société qui pourtant bouge, en vain. L’Union des écrivains du Maroc n’a pas d’existence ou presque. Les très nombreux syndicats d’art sont bien dans leur rôle d’agences de spectacles. Cela nous ramène à nous poser la question de savoir si un artiste est aussi utile que celui qui creuse un puits dans une région enclavée.
Artistes, jusqu’où peut durer votre silence ?
Courage, dormez !  

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