Gnawa : la tradition perpétuée

Lahcen Bjioui, 60 ans, chauffeur de taxi à Casablanca, se souvient des nuits gnawa de son enfance à Essaouira. Chaque jeudi soir, une lila se tenait à la zaouia du derb Sandio. Il avait douze ou treize ans et dans les yeux de l’enfant qu’il était, les images de ces nuits de transe ont laissé une empreinte indélébile. Lorsqu’il évoque ces souvenirs, au hasard d’un client en mal de conversation, il insiste surtout sur la coïncidence des soirées gnawi avec les fêtes religieuses traditionnelles, notamment la célébration de la naissance du prophète Sidna Mohammed.
Rien d’étonnant à cela. Les gnawa du maroc, descendants des esclaves noirs déportés des pays d’Afrique occidentale subsaharienne, ont vu leurs pratiques ancestrales subir l’influence du soufisme ésotérique islamique au point de constituer une confrérie placée sous le patronage de Sidna Bilal, Compagnon du prophète et premier muezzin de l’Islam.
Pendant ce temps, dans un quartier résidentiel de Casablanca, au pied d’un immeuble luxueux dont les résidents se croient à l’abri des bruits du monde, Hassan le Gnawi solitaire fait retentir ses crotales. Enfilée par-dessus un jeans et une chemisette, sa tunique caractéristique et ses accessoires rituels fait éclater pour sa part la lumière d’une spiritualité rigoureusement codifiée. En règle générale, Hassan se contente d’agiter ses crotales et de tendre la main aux passants qui ne résistent pas au réflexe de lui offrir une pièce de monnaie ou deux. Mais il lui arrive de tomber, même dans ces quartiers où la matérialité a largement pris le pas sur la spiritualité, sur des passionnés qui lui en demandent un peu plus. Alors Hassan se lance dans la danse et fait retentir son chant. Et il n’est soudain plus question de mendicité déguisée mais de perpétuation d’une tradition.
Ils sont nombreux en effet ces hommes qui seuls ou en groupe sillonnent nos villes en colportant la légende de ce «gnawi-nawi-nawi» qui s’en vint un jour du Soudan. Au point que des communicateurs de bonne volonté entreprirent un jour d’en finir avec le misérabilisme de cette confrérie marginalisée en leur consacrant un festival, le festival d’Essaouira qui tiendra en 2007 sa dixième édition. Neïla Tazi, l’une des fondatrices et directrice de cet évènement phare du calendrier culturel international, se réjouit d’ailleurs d’avoir contribué à sortir les gnawi de leur déplorable condition et de les avoir fait triompher aux yeux du monde entier.
Au point que lorsque le patron d’une boîte de nuit new yorkaise est en quête d’un spectacle original à offrir à ses clients pour les soirées du nouvel an, il passe un coup de téléphone à l’un de ses contacts à Casablanca pour faire venir un gnawi en Amérique. C’est ainsi que le maallemn Hammam, bien connu des habitués d’un café-Concert de la corniche casablancaise, se trouve en ce moment de l’autre côté de l’Atlantique pour faire triompher la culture gnawi et la jubilation de la fusion.
Ah, la fusion ! La musique gnawi n’a pas échappé –mais comment aurait-elle pu ?– à la dynamique de la « world music » qui, en plus de glorifier et promouvoir les particularismes ethno-musicaux, semble prendre un malicieux plaisir à les faire fusionner. Au grand déplaisir de certains puristes, certes, mais la tendance est là, fortement affirmée.  Il se trouve pourtant des marocains pour estimer que tout ce tapage autour de la musique gnawa est exagéré, que l’effet de mode finira par se dissiper. En se demandant pourquoi donc l’occident s’est senti davantage interpellé et concerné par la musique gnawi que par la musique andalouse, jugée plus proche, musicalement parlant, des civilisations occidentales.
L’argument semble logique mais il néglige un élément décisif de la musique gnawi : le pouvoir qu’elle détient de faire sortir ses adeptes des limites du monde matériel pour les faire accéder au royaume de l’esprit. Ce que la musique andalouse est bien loin de pouvoir accomplir, c’est le moins que l’on puisse dire…
Musiciens et danseurs, les Gnawa pratiquent en effet une complexe liturgie musicale qui, nous explique Antonio Baldassare, connaisseur chevronné, « réactualise le sacrifice primordial et la genèse de l’univers à travers l’évocation  des sept principales manifestations de l’activité démiurgique divine, les sept mlouk, représentés par sept couleurs, qui résultent de la décomposition prismatique de la lumière-énergie originelle ».  Les mlouk sont évoqués par sept modules mélodiques et rythmiques. Chacun donne naissance à une des sept suites qui constituent le répertoire musical du rituel des Gnawa. Tout au cours de ces sept suites, sept différents types d’encens sont  brûlés et les danseurs  sont recouverts par des voiles de sept couleurs différentes.
Chacun des sept mlouk est accompagné par une suite de personnages identifiés par la musique, par le chant et par les pas de danse. Le but du rituel, à vocation extatique, est de réintégrer et de reéquilibrer les énergies fondamentales du corps humain, ces mêmes énergies qui soutiennent les phénomènes sensibles et l’activité créatrice divine.
A l’intérieur de la confrérie, chaque groupe se réunit autour d’une prêtresse officiante qui conduit la jedba, la danse extatique. A ses côtés, le maallem, maître du guenbri, joue accompagné par des joueurs de castagnettes en métal, les crotales ou qraqeb.
Précédé par un sacrifice animal, qui assure la nourriture de la soirée, le rituel nocturne commence avec l’ouverture et la consécration de l’espace, durant laquelle les Gnawa exécutent une danse tourbillonnante. Vient ensuite le moment de l’intervention du guenbri qui ouvre le chemin spirituel, c’est-à-dire la succession strictement codifiée du répertoire rituel des musiques, des danses, des couleurs et des encens, qui conduit dans le voyage extatique à travers les domaines des sept mlouk , jusqu’à la renaissance dans le monde ordinaire, aux premières lueurs de l’aube.

Le festival rend hommage à ses fondateurs
Pour présenter le festival d’Essaouira à ceux qui, étrangement, n’en auraient pas encore entendu parler, ses organisateurs commencent par rendre hommage au premier d’entre ses membres fondateurs, le maallem Abdeslam Alikane. En soulignant que ce dernier est devenu, au fil des éditions successives du festival, le véritable porte-parole des Gnawa dans la mesure où il a su ouvrir le dialogue avec ses confrères et les encourager à s’approprier cet événement.
Hommage rendu également à Loy Erhlich, compositeur, multi-instrumentiste et passionné de musiques traditionnelles. Le festival lui doit, nous explique-t-on, son ancrage dans la dimension africaine mais aussi cette rigueur artistique qui lui a permis de s’imposer.
Dernier cité et non des moindres, Karim Ziad, algérien amoureux du Maroc, défenseur du «jazz made in Maghreb» et qui s’est imposé comme l’artisan des fusions entre gnawa et jazzmen du monde entier.
C’est grâce à leur dévouement que la musique Gnawi a fini par devenir cet «élément fédérateur», cette «source d’inspiration pour tous».

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