Hommage à Aziz Ghernaout

Hommage à Aziz Ghernaout

Aziz a obtenu de son vivant une unanimité exemplaire autour de lui, faite d’hommes, de femmes, d’enfants, proches ou lointains, issus des horizons les plus divers, tous portant de l’estime, certains de la passion, d’autres de l’affection, d’autres encore tout en même temps, pour la valeur de l’homme, pour la chaleur de l’homme, pour la qualité de la relation à l’homme.
Cette valeur légitime une appellation de Si Aziz, qui vient naturellement à la bouche de tous, si
différente de la servilité et des courbettes habituelles, et qui pour l’essentiel, est attribuée à la cotation de l’homme. Si Aziz a démontré que la cotation de l’homme par l’homme dans la cité est supérieure au cours de l’hérédité et aux enchères boursières: c’est peut-être pour cela qu’il est si facile de l’évoquer sans ce sentiment de malaise, d’indulgence coupable, qui consiste à encenser une personne qui n’est plus, à lui attribuer des qualités qu’elle n’a pas eues.
Parler de Si Aziz revient au contraire, à se hasarder à dire si peu de choses de ce qu’il a été et sera toujours. Il a tant et tant été dans la régularité, marchant avec fierté, mâchant sa vérité : on ne peut pas dire qu’il fut esclave, qu’il ait à un moment de sa vie, consenti à ramper. On ne dira pas non plus qu’il fut épave : il a mené sa barque, fabriquant des rames dépourvues de tâches dans une usine reliée aux sphères, qui œuvre sans relâche en solitaire. Dans un monde incorruptible et grave où l’éthique, revêtue de sa plus belle robe, venait se prélasser ; il n’y avait de place que pour la droiture, l’intégrité, la loyauté. Conscient de sa hauteur, il lâchait ses qualités sans redouter leur imitation car là , de toutes façons, il ne pouvait y avoir que de la contrefaçon grossière. Dans ce monde qui était le sien, il n’y avait pas de culte pour les incultes, mais en revanche, une attitude généreuse qui permettait d’inculquer à qui le demandait, à qui le mandait, ses convictions, et de les transmettre avec la dextérité d’un jongleur. Parmi tant d’autres apprentis, ses élèves, au volume difficile à estimer, témoigneront de son empreinte particulière, de l’apport prospère, du mérite du professeur, de son sérieux, de son aisance spéciale dans la sphère éducative. Il leur fera un hommage ultime, attendant la rentrée scolaire et l’heure exacte de la classe pour tirer sa révérence. Ses amis, honorés d’être élus de lui, parlerons de sa trempe, de son caractère, de son degré élevé d’autonomie, mais aussi de sa faculté à reproduire l’autorité du père, à dupliquer la complicité du frère.
Ils se souviendront de ses aptitudes d’adaptation aux circonstances les plus étranges, parleront aussi de sa disposition à faire la foire, à priser la jouissance et les réjouissances, se délectant avec une indépendance plénière, avec une absence de préjugés. Son secret réside peut-être dans cette amplitude incomparable qu’il possédait, acquiesçant, en fonction de sa volonté, à des situations  des plus diverses, réfléchi et sage dans les intervalles utilitaires, obligeant et courtois selon les règles, respectueux des habitudes, dédaigneux quand il décidait, de la censure austère, offensant les esprits figés, adoptant toujours une démarche souveraine.
C’est peut-être là, me direz-vous, que réside le mystère de ce frêle géant, dans la démarche : une démarche à la fois stable et en animation constante, qui accède sans crainte à tous les registres pour dégager une teinte individuelle, pour libérer le pastel de son étreinte. Cette démarche qui permet le balancement imperceptible d’un répertoire à l’autre, d’une tonalité à l’autre, cette allure majestueuse qui permet, avec la même pointure, d’accéder à toutes les nuances et de rayonner dans l’amplitude de la trajectoire entière, tenez, appelons-là le swing. Avec les femmes, il n’hésitait pas à prodiguer l’essentiel, c’est-à-dire, avec une dose de patience réfléchie et un appel de charme, son savoir, sa chaleur ainsi qu’une force de séduction respectueuse concentrée dans un regard de miel : il briguait l’oreille attentive, parlait longuement, partageant les souvenirs, évoquant ses expériences, concluant ses paroles d’un lien inéluctable qui laissait tomber en final, un célèbre «en définitive». En définitive, Si Aziz, tu possédais quelque chose de vrai qui te faisait éminemment humain et quelque peu différent de ces
virilités artificielles, qui conçoivent l’homme comme un roc de fer. Toi, face à la peine et aux vacarmes, tu n’hésitais pas à répandre tes larmes, à exprimer de la douleur, à appréhender la vie comme elle venait, avec son lot de gênes et ses emballements d’ardeurs, avec ses flots de récidives et ses îlots de faveurs. Tout cela amplifiait le panache de l’homme, le faisait longuement subsister après son passage.
Parions qu’après ce dernier voyage, il persistera encore. Parions qu’au décollage, tu laisseras quelque chose de ta leçon de virilité aux hommes et qu’ils s’abandonneront enfin à l’honneur d’accéder aux larmes. En définitive, Si Aziz, ton départ si rapide peut sembler injustifié au regard de ce qui t’attendait encore, au regard de ceux qui te voulaient encore.
En définitive, Si Aziz, ton départ précipité interpelle le concours des mages : au cours de leurs virées dans les nuages, ils nous diront, peut-être, vers quelle destination tu as été expédié et quelle mission t’attend dans cette nouvelle responsabilité. Un homme comme toi, tu le sais est sollicité de toutes parts. Un homme comme toi n’a pas de retraite.

Les amis de Aziz

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