Jamaâ Baida : «La tâche est énorme, puisqu’il s’agit de rattraper des décennies de retard»

Jamaâ Baida : «La tâche est énorme, puisqu’il s’agit de rattraper des décennies de retard»


ALM : Quelles seraient les grandes lignes de la stratégie nationale consacrée à la réorganisation et la modernisation des «Archives du Maroc» ?
Jamaâ Baida : Il est peut être plus correct de parler de mise en place et d’organisation que de «réorganisation». En fait, ma mission consiste à mettre en place une nouvelle institution appelée «Archives du Maroc» et dont les prérogatives ont été définies par la loi du 30 novembre 2007 relative aux archives et promulguée par un Dahir de la même date. Jusqu’alors, c’était le vide quasiment total au point de vue de la réglementation des archives. La Bibliothèque Générale, plus tard Bibliothèque Nationale, faisait bien, théoriquement, fonction de centre national des archives, en vertu d’un Dahir de la période coloniale (1926), mais, en fait, cette mission n’était plus vraiment assumée depuis l’indépendance. A part de rares versements effectués parcimonieusement jusqu’à la fin des années soixante, certains organismes et ministères ont tout simplement pris l’habitude de s’ériger en gestionnaires de leurs propres archives, selon des critères et des normes indéfinis et en l’absence de toute réglementation nationale de ce secteur primordial pour toute administration moderne. D’autres organismes se débarrassaient tout simplement de leurs archives définitives pour laisser la place aux archives courantes et intermédiaires ou bien pour opérer une extension de bureaux. Mais, il faut bien reconnaître que la Bibliothèque Générale – puis Nationale- n’avait ni les moyens ni les compétences pour collecter les archives publiques dont la masse devient vertigineuse au fil des années.
Voici donc la situation dont j’hérite aujourd’hui. Un beau cadeau, quoi !! Une réglementation des archives qui vient tardivement… mais mieux vaut tard que jamais, absence d’un local approprié et d’un personnel qualifié… voire d’un personnel tout court puisque rien, à ce propos, n’a été prévu par le budget 2011. Mais, restons optimistes malgré tout s’il existe vraiment une volonté politique , nous pourrons surmonter toutes ces entraves. Il s’agit donc maintenant de compléter la loi 69-99 relative aux archives par un ensemble de décrets d’application et de textes réglementaires pour en traduire l’esprit dans la réalité. Il faudrait aussi préparer une stratégie et la défendre devant le conseil d’administration dans lequel sont représentés tous les pouvoirs publics. Une fois cette stratégie adoptée, il va falloir doter les «Archives du Maroc» des moyens humains et matériels pour la mener à terme. Ce sera pour moi un moment fort qui me permettra de saisir le degré de la volonté politique que les pouvoirs publics sont prêts à investir dans un projet aussi capital dans un Etat moderne et qui doit consolider les différents chantiers du Maroc démocratique.

Comment envisagez-vous de mener les opérations de collecte des archives ?
Toute bonne opération de ce genre commence par une étude de l’état des lieux des archives au Maroc. Qui détient quoi, où et comment? Ensuite, il va falloir définir les urgences pour rattraper le temps perdu depuis que le Maroc a recouvré son indépendance. J’estime que nous accorderons la priorité à la sauvegarde de tout le patrimoine se trouvant en péril. Tout le monde sait qu’à travers le pays il existe des garages et des caves abritant des archives dans des conditions alarmantes. Certains ministères, organismes et entreprises ont, certes, entrepris des efforts louables pour conserver leurs archives. Dans un sens, c’est une très bonne chose, mais dans un autre je crains qu’il ne se développe chez ces parties le sens de la propriété privée au lieu de la propriété publique qui doit commander toute initiative relative aux archives. Pour l’instant, nous félicitons tous ceux qui n’ont pas laissé moisir leurs archives dans des débarras ; mais une fois que nous aurons réalisé l’état des lieux des archives au Maroc et que nous aurons mis la locomotive «Les Archives du Maroc» sur les rails, nous nous mettrons en contact avec toutes les parties intéressées pour déterminer ce qu’elles doivent conserver ( avec les modalités de conservation), ce qu’elles doivent éliminer et ce qu’elles doivent verser à la nouvelle institution selon un calendrier déterminé. Une coopération entre les «Archives du Maroc» et les diverses administrations s’impose.

Combien de documents comptez-vous rassembler ? Et quelle en serait la nature?
Nous allons commencer par récupérer les fonds d’archives conservés actuellement à la Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc elles ont besoin d’un gros travail de dépoussiérage et d’inventaire pour les mettre à la disposition du public. Quant à la masse des documents à rassembler, elle sera définie par une étude sur l’état des lieux des archives au Maroc. Mais, elle sera également déterminée par les moyens dont l’institution disposera : locaux, personnel… La tâche est énorme, puisqu’il s’agit de rattraper des décennies de retard, voire davantage. Quant à la nature des archives, il faudrait tout simplement se référer à la définition que donne la loi de novembre 2007, à savoir : «Les archives sont l’ensemble des documents, quels que soient leur date, leur forme et leur support matériel, produits ou reçus par toute personne physique ou morale et par tout service ou organisme public ou privé, dans l’exercice de leur activité». La définition est visiblement trop large, mais c’est pour mieux laisser aux Archives du Maroc la latitude de déterminer ce qui revêt pour le pays un intérêt national, sur les plans économique, administratif, social, culturel, scientifique, historique…

Envisagez-vous de créer une école dédiée à la formation d’archivistes?
La promotion du domaine des archives par la formation professionnelle fait, certes, partie des prérogatives des «Archives du Maroc». Mais, pour commencer, nous allons nous contenter de travailler en bonne intelligence avec l’École des Sciences de l’Information afin que le cursus de ses lauréats en matière d’archivistique réponde mieux à nos besoins. De son côté, les «Archives du Maroc» offriront le terrain privilégié à nos jeunes «archivistes». Ces derniers pourront même bénéficier, en cas de besoin, d’un complément de formation dans le cadre de la coopération internationale que développera la nouvelle institution.

Croyez-vous que la récupération des archives de personnes privées serait une tâche aisée?
Bien entendu, il ne sera point facile de convaincre des personnes privées à verser ce qu’elles considèrent comme leur patrimoine familial à un établissement public. Il faudra beaucoup de tact pour y arriver. Mais, je suis certain que dès que les «Archives du Maroc» aura acquis une certaine crédibilité, le sens civique de nos compatriotes l’emportera sur les hésitations. Nous avons bien vu l’exemple de la BNRM qui reçoit sans cesse des dons de bibliothèques privées parce que les gens ont commencé à avoir confiance. Il en sera de même des «Archives du Maroc».

Entendez-vous organiser des journées à l’étranger pour faciliter le rapatriement de ces documents au Maroc ?
Pour les besoins de la recherche, il est évident que nous nous occuperons des archives intéressant le Maroc et qui sont disponibles dans plusieurs pays, particulièrement la France et l’Espagne, anciennes puissances coloniales, mais aussi la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, les USA, etc. Nos chercheurs peinent à arriver aux centres d‘archives étrangers : visas, exportation de devises, séjours onéreux, etc. Ce patrimoine archivistique est un témoin d’histoire partagée avec tous ces pays ; c’est pourquoi il va falloir une politique nationale concertée et des accords bilatéraux entre le Maroc et ces pays pour en rapatrier des copies d’une façon méthodique et les mettre sur place à la disposition de nos chercheurs. Je dis «méthodique» car des établissements marocains ont quelquefois recours à des opérations de reproduction de sélections d’archives pour des usages ponctuels et spécifiques. Or, des archives sélectionnées et arrachées à leur contexte perdent l’essentiel de leur pertinence historique.

Quelle est la place de la presse dans cette institution ?
Vous le savez peut être, la presse comme science auxiliaire de l’histoire contemporaine, est ma passion et le champ de prédilection de mes recherches académiques depuis plus de trente ans. Cependant, sa place objective se trouve à la frontière entre la Bibliothèque Nationale et les «Archives du Maroc». Dans certains pays, le fonds presse est dans les Bibliothèques Nationales, dans d’autres on préfère les loger aux centres d’archives. Personnellement, ma préférence est de les maintenir à la BN où des exemplaires de la presse marocaine sont déposés en vertu de la loi du dépôt légal et où un effort louable de classification a déjà été entrepris. Ceci dit, ceux qui auront à utiliser la presse comme source historique auront obligatoirement à explorer les archives relatives à cette presse et qui constituent généralement la partie invisible de l’iceberg. Ces archives sont détenues par les particuliers, les entreprises de presse, les partis politiques, les syndicats, etc. Leur place naturelle n’est autre que les locaux des «Archives du Maroc».

Quels sont, à votre sens, les points à développer dans les textes d’application relatifs aux «Archives du Maroc»?
La loi du 30 novembre pose les principes fondamentaux des «Archives du Maroc». Cette institution, pour être opérationnelle, a encore besoin d’un ensemble de textes et décrets, j’en mentionne à titre indicatif : L’organisation de l’institution : organigramme, Le statut de son personnel, Les modalités de conservation des archives courantes et intermédiaires, Les modalités d’élaboration et l’approbation du calendrier de conservation des archives courantes et intermédiaires, Les procédures de tri, d’élimination et de versement des archives, Les conditions de conservation des archives définitives produites ou reçues par certaines administrations, des organismes ou établissements chargés de la conservation de leurs propres archives, ainsi que les conditions de coopération avec les administrations concernées, Les modalités de communication des archives publiques aux usagers et de délivrance des copies et extraits certifiés conformes, Le transfert des fonds d’archives conservés actuellement à la Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc.

Quel serait l’apport du CNDH dans l’organisation des «Archives du Maroc» ?
Le Conseil national des droits de l’Homme a pour raison d’être la contribution à la consolidation et à la promotion des acquis de notre pays en matière de droits humains. Il continue la mission entamée jadis par l’IER, puis le CCDH. Or, comme l’institution «Archives du Maroc» est un acquis s’insérant dans les grands chantiers des droits humains au Maroc, il est tout à fait naturel que toutes les instances et les personnes éprises des valeurs démocratiques lui apportent leur soutien. La présence à l’inauguration des «Archives du Maroc», le 27 mai dernier, de Messieurs Driss El Yazami, Président du CNDH, et d’El Mahjoub El Hiba, Délégué interministériel aux droits de l’Homme, est un signe fort que j’ai hautement apprécié.

Vous avez appelé lors de l’inauguration des «Archives du Maroc», le 27 mai, à la nécessité de consacrer une journée nationale des Archives. Pourquoi un tel appel ?
Lorsqu’un pays décide de consacrer chaque année une journée, voire des journées, à un secteur social, économique, culturel ou autre, la finalité de cette initiative est souvent de renouveler l’engagement de tous pour mieux promouvoir un domaine jugé capital dans le développement de la société. L’occasion est bonne pour une campagne de sensibilisation dont l’impact n’est pas insignifiant. Or, le secteur des «Archives du Maroc» a grandement besoin d’une ou de plusieurs célébrations qui permettent de dépoussiérer nos archives et surtout de dépoussiérer certains esprits qui assimilent encore les archives uniquement au passé. Les archives constituent à la fois le passé, le présent et l’avenir d’une nation. Il existe déjà, depuis 2008, une Journée internationale des Archives célébrée à travers le monde annuellement le 9 juin. Nous devons adhérer à cette manifestation et en même temps consacrer une Journée nationale des archives, le 30 novembre par exemple, date de la première loi des «Archives dans le Maroc» indépendant.

 Aux origines des «Archives du Maroc»
La création des «Archives du Maroc», qui couvriront l’époque étalée entre 1956 et 1999, intervient en réponse aux recommandations de l’Instance équité et réconciliation. A cet effet, le Conseil consultatif des droits de l’Homme avait signé en novembre 2009 une convention de financement de 8 millions d’euros avec le ministère de l’Économie et des Finances et la délégation de l’Union européenne au Maroc. Lors de l’inauguration des «Archives du Maroc», le ministre de la Culture, Bensalem Himmich, avait précisé que cette institution bénéficiera des techniques de numérisation. Pour mémoire, l’institution «Archives du Maroc » est présidée par un conseil d’administration composé, outre son président, le ministre de la Culture, par des représentants de l’État et de personnalités nommées par le Premier ministre pour leur compétence en matière de conservation des archives pour une période de cinq ans renouvelable une seule fois.

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