Jazz sans frontières

La troisième édition de Tanjazz aura eu un mérite. Celui de montrer les nouvelles tendances du jazz dans le monde. On savait que cette musique n’était plus américaine depuis longtemps. On savait aussi qu’elle récupérait des musiques traditionnelles et ethniques. Mais on était à mille lieues d’imaginer le chemin qu’elle a fait dans ce sens. Aujourd’hui, le jazz fait feu de tout bois. Mais il le fait d’une façon tellement effrénée qu’il a consumé au passage son empreinte.
Les bases de cette musique, un thème et des improvisations, ont subi de telles transformations qu’on ne les identifie plus comme des «concerts de jazz». La mode aujourd’hui consiste à assembler un instrument de l’Afghanistan, un autre du Pérou, et de donner naissance à des sons insolites, rythmés et charmeurs. Le premier spectacle du genre a été donné vendredi dernier par le quintette Lindaloo. Linda Mahmoudi, une chanteuse d’origine algérienne à la voix chaude et distinguée, a mêlé la chanson arabe avec des classiques du jazz. Mais tout en sacrifiant à la fusion des genres, il ne faisait de doute pour personne qu’elle a interprété du jazz. Il en est autrement du deuxième set de la soirée du vendredi. Il s’agit d’un spectacle intitulé «Jaleo». Son compositeur, Louis Winsberg, s’est inspiré du flamenco. Inspirer n’est peut-être pas le mot juste. Puisqu’il a construit une oeuvre autour du flamenco. Rien n’a manqué à son spectacle pour qu’il soit perçu comme tel. Une danseuse sévillane, un chanteur andalou et une guitariste du flamenco. Il y avait également un interprète de Singapour qui jouait sur de petits tambours appelés tabula, un vibraphoniste, un organiste, en plus du guitariste et compositeur Louis Winsberg. Ce concert, très rythmé, a enchanté les spectateurs. C’est une musique qui a plu. Nul doute là-dessus. Elle avait d’ailleurs tout pour séduire : danseuse flamenco dont les talons ont fait vibrer l’atmosphère, effets de sons produits par l’orgue électrique. Le tout enrichi par la masse orchestrale et chorale imposante dans le spectacle. Là n’est pas la question. Mais est-ce encore du jazz ce concert ? Il ne s’agit pas de se réclamer du clan des puristes en disant cela, mais de s’interroger sur les nouvelles tendances de cette musique. Car rien n’attestait que l’on assistait à du jazz tout au long de «Jaleo».
Cette oeuvre est d’autant plus représentative des nouvelles voies du jazz dans monde qu’elle a remporté un franc succès ailleurs, et que son compositeur est un guitariste de jazz depuis près de 20 ans. Interrogé sur l’identité de sa création, ce dernier nous a confié : «Les définitions du jazz diffèrent, mais personne ne sait vraiment ce que c’est. Le jour où l’on dira : le jazz, ça commence ici et ça finit là, c’est une musique qui sera morte. Le propre du jazz est d’étonner, de s’ouvrir à de nouvelles voies». Si l’on ajoute à cela que le sentiment de rejet de cette nouvelle musique peut participer d’une espèce d’hostilité semblable, somme toute, à la réaction des mélomanes lorsqu’ils ont dénié au jeu de Charles Mingus la qualité de jazz, il faut se méfier de la réaction de résistance à la chose inédite.
Aujourd’hui, il n’y a pas plus jazz que Mingus… Winsberg ajoute : «le jazz, pour qu’il reste vivant, il faut qu’il s’imprègne des autres musiques». Mais n’est-ce pas justement cette mode pour les musiques d’ailleurs qui fonde les appréhensions de ceux qui craignent qu’en s’ouvrant à tout, le jazz ne se ferme à son identité ?

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