«Je suis une enfant du monde»

«Je suis une enfant du monde»

ALM : A 72 ans, vous ne cessez toujours pas de faire vibrer le public là où vous passez. On en a eu la preuve lors de votre concert à Bab Makina dans le cadre du festival de Fès. Comment faites-vous pour avoir autant d’énergie?
Miriam Makeba : Mon énergie, c’est de ces jeunes (les membres de son groupe NDLR) que je la puise (rires)…Je ne peux pas les voir danser en véritables bêtes de scène et ne pas réagir. Vous voulez quand même pas que je sois la risée de ces jeunots qui croient être les seuls à pouvoir sauter au plafond. J’ai une réputation à défendre. Plus sérieusement, cela tient au simple fait que j’aime la musique. J’aime chanter et je suis vraiment heureuse quand je chante. Je suis rarement heureuse quand je ne chante pas. Mais une fois le micro en main, je passe à un état second, une véritable extase qui dépasse mes capacités physiques. Même quand je chante des chansons tristes, je suis très heureuse. Là est la fois mon secret et ma raison d’être.
Une bonne partie de votre répertoire est constituée de chansons à caractère spirituel, pour ne pas dire religieux. Quelle place occupe la spiritualité dans votre vie et dans votre oeuvre ?
Vous savez, la spiritualité est quelque chose de très personnel. Vous ne pouvez pas l’expliquer et la décrire aux autres. Vous la vivez. Généralement, j’évite de parler de religion. Des fois, vous dites quelque chose qui risque d’offenser l’autre, qui n’est pas tenu d’avoir les même croyances que vous. Donc, il vaut mieux ne pas en parler. Cela étant dit, la religion et la spiritualité sont partie intégrante de ce que nous sommes, de notre identité. En Afrique du Sud, elle a toujours été associée à notre souffrance et à notre quête de liberté et d’égalité. Je chante souvent des chansons spirituelles, la plupart du temps en acappella qui font partie de notre patrimoine en Afrique du Sud. Ce sont des chansons que nos ancêtres utilisaient dans leurs prières.
Comme au gospel, on prie en chantant. Ma mère me les chantait souvent. Des chansons, sous forme de plaintes ou d’invocations que j’ai enregistrées par la suite et reproduites dans mon album «Sangoma». Quand nous sommes venus pour la première fois à Fès, en 1999, ce sont ces chansons que nous avons données en concert.
Vous chantez toujours des chansons relatives à l’apartheid et dans lesquelles vous évoquez les horreurs de cette époque noire de l’Histoire de l’Afrique du Sud. Est-ce à dire que cette ère n’est pas totalement révolue ?
Nous sommes heureux que l’apartheid soit fini en Afrique du Sud. Mais il n’a pas complètement disparu. Cela prendra encore plus de temps. Vous ne pouvez pas changer les mentalités et les coeurs des gens en seulement dix ans. Nous sommes encore une petite et très jeune démocratie. Et il y a encore du chemin à faire. Plusieurs d’entre nous ne sentent pas qu’il y a vraiment eu un changement. La pauvreté bat son plein. Et on doit travailler encore et encore, ensemble, pour éradiquer la pauvreté. Malheureusement, mes chansons de l’époque de l’apartheid sont toujours d’actualité. Et je continuerai à les chanter jusqu’à ce que les choses changent vraiment.
Plus d’une de vos chansons parle également de la nécessité de pardonner, sans pour autant oublier l’ère de la ségrégation raciale en Afrique du Sud…
C’est une époque que l’on ne doit pas oublier, mais dont on doit pardonner les horreurs et leurs auteurs. Autrement, on sera toujours amené à agir dans un cercle vicieux, aussi dangereux qu’ininterrompu. Et il faut cette spirale de violence et de contre-violence. Cela, en commençant d’urgence à réfléchir sur le chemin que nous voulons prendre. Il y va de l’avenir de nos enfants et de nos petits-enfants.
On remarque également une grande diversité en matière des styles musicaux que vous adoptez et des langues que vous utilisez. Qu’est-ce qui explique ce choix ?
Je suis une enfant du monde. J’appartiens à l’Afrique, l’Afrique m’appartient. Mais j’aime apprendre d’autres styles et d’autres manières de chanter. Les différents voyages que j’ai entrepris dans ma vie m’ont permis d’entrer en contact avec différents artistes, de plusieurs pays et cultures. Et j’étais à chaque fois comme moralement tenue d’apprendre et essayer de chanter à leur manière. Je sais que je ne pourrais jamais chanter une chanson brésilienne de la manière qu’un brésilien pourrait la chanter. Mais ça ne m’empêche pas de m’y mettre. Au moins essayer. Cela me fait plaisir et fait également plaisir aux gens et public dont j’apprends la chanson. Ça me permet d’élargir mon horizon.

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