Kacimi ou le corps de la peinture

«On doit toujours s’excuser de parler peinture», écrit le poète et écrivain Paul Valéry. Cette injonction tombe comme une sentence pour le cas particulier de la peinture de Mohamed Kacimi. La peinture de Kacimi intimide parce que chaque tableau de ce peintre révèle, montre, donne à voir mille et un surgissements de peinture. Par où commencer lorsque la saisie offre à l’oeil une plénitude qui clôt le bec à la parole ? Y aller par fragments, explosions de sens pour donner corps à un texte qui court avidement après le corps d’une peinture est peut-être la seule ruse de nature à éviter l’aporie du rien à dire. Il y a un côté bricoleur chez Kacimi. L’homme fait feu de tout bois. Il a bien appris la leçon dans cette Afrique noire où les hommes sont maîtres dans l’art de tout récupérer. Tous les matériaux peuvent faire l’objet d’un traitement plastique. Kacimi incorpore différents matériaux dans un support lui-même emprunté parfois à la rue. C’est ainsi que le papier kraft servant de sac de ciment devient un complice de sa peinture. Les inscriptions qu’il porte de même que sa surface accidentée donnent du relief à la peinture de Kacimi tout en l’orientant vers des voies inédites. L’aventure de la peinture est aussi une acceptation des dons les plus banals, les plus usés de la vie. Kacimi et le mystère de la matière. La matière, qu’elle soit vivante ou morte, Kacimi aime la presser, la remuer. Il y a peu de vides dans les tableaux de Kacimi. La peinture remplit abondamment la toile jusque dans ses extrémités. Kacimi aurait-il peur du vide ? D’où sa fascination pour les espaces peuplés par peu d’éléments, pour les déserts. Curieuse l’appellation «désertiques» pour des peintures où Kacimi n’a pas la moindre parcelle sauf de matière et de couleurs. La fascination de Kacimi pour le désert répond peut-être à son désir de combler le défaut de matière. L’homme réveille des déserts. La préoccupation de l’homme est manifeste dans les tableaux de Kacimi. Ses personnages n’ont pas de prise sur le sol. Personnages aériens qui semblent immobilisés dans le vide rempli de matière. Personnages sans terre et qui entretiennent une résonance sémantique privilégiée avec Kacimi le voyageur. Les personnages de Kacimi sont débarrassés de tout superflu, dépossédés de toute boursouflure, réduits à leur apparence élémentaire, là où il n’est plus possible de limer sans atteindre l’essentiel. Corps qui ont moins de pesanteur, du point de vue du traitement pictural, que l’environnement où ils prennent corps. Intensité de la peinture qui s’exacerbe partout sauf lorsqu’elle figure le corps de l’homme. Corps sans sexe, ne portant ni vêtement ni accessoire qui marquerait leur appartenance à une époque précise. Les hommes de Kacimi sont les contemporains du toujours. Kacimi ne se fiche pas pourtant du temps. En atteste sa très importante exposition de 1993 : «La grotte des temps futurs». Cette exposition qui a eu lieu pourtant à Rabat attend toujours que le temps de sa découverte arrive.

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