Kadaré : La poésie du rêve

Aujourd’hui le Maroc : Il existe une présence massive des mythes dans vos écrits. Pourquoi les mythes ne cessent de nourrir la réalité dans votre oeuvre ?
Ismaël Kadaré : Le mythe a une portée universelle. L’humanité a créé des mythes parce qu’elle en avait besoin. Ces mythes répondent d’ailleurs à un ordre de réalité.
La réalité en quelque sorte amplifiée donne sur le mythe. Le mythe n’est éloigné de la vie qu’en apparence, parce qu’il présente un canevas délimitant plusieurs actions des hommes. Moi, je m’intéresse aux mythes, parce que la littérature ressemble à un mythe. Il est très rare dans l’histoire de la littérature mondiale que des écrivains créent des mythes eux-mêmes. Il existe des exceptions. Cervantès a d’une façon ou d’une autre créé un personnage mythique : Don Quichotte. De plus, je suis un fruit des Balkans. Dans cette région, les plus grands mythes de l’humanité ont été créés. Les mythes de la Grèce antique font partie de ma culture.
Cette référence constante à la mythologie grecque, n’est-ce pas une façon d’enraciner l’Albanie dans l’Occident ?
Mais l’Albanie fait partie de l’Occident. Pendant le Moyen Age, l’Albanie était plus proche de l’Occident que la Grèce. La Grèce s’était orientalisée du temps des Byzantins, tandis que l’Albanie n’a jamais cessé de se réclamer de l’héritage de la Grèce antique.
Il eut tout de même la présence de l’Islam…
Oui, mais cette présence était partout dans les Balkans, en Grèce, en Roumanie, en Bulgarie, en Serbie…
A cette différence près que les Albanais se sont convertis à l’Islam
Une partie des Albanais se sont convertis à l’Islam. Mais cette conversion est très tardive, elle date du XVIIe siècle.
Elle se justifie par des raisons étatiques, les Albanais étaient intéressés par une carrière dans l’armée ottomane. De telle sorte que le pays envahi par l’armée ottomane fournira à cette armée des soldats pour attaquer d’autres pays européens.
Dans « le général de l’armée morte », le burlesque déréalise les faits tragiques.
Dans l’histoire des Balkans, le grotesque et le tragique sont indissociables. Et quand vous mettez le tragique à côté du grotesque, le délire commence.
Cela existe dans la tragédie grecque. Shakespeare, par exemple, qui est le plus grec des écrivains anglais mêlait le tragique au grotesque. Je tiens cela de la veine poétique propre aux Balkans.
Devant la déraison des hommes, que reste-t-il à l’écrivain s’il ne veut pas s’écrouler sous le poids du tragique, sinon l’arme du burlesque?
Vous écrivez des romans, mais aussi des articles journalistiques…
C’est normal, je suis obligé de le faire. Quand vous êtes écrivain dans un pays comme l’Albanie, vous avez le devoir de vous exprimer sur ce qui se passe. Les autres écrivains des grands états démocratiques peuvent se consacrer seulement à leur littérature, moi non ! Ces pays n’ont pas besoin des écrivains pour tirer l’alarme ou remplir le vide des intellectuels. Ce vide que je remplis n’est pas bien pour l’écrivain. C’est une violation de la création, un ralentissement de l’oeuvre. Mais moralement, il faut le faire, c’est un devoir! Parce que si les écrivains de l’Albanie ou du Kosovo se taisent, qui va le faire?

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