Kénitra : les prisonniers changent de menu

Kénitra : les prisonniers changent de menu

Les cuisines de la prison centrale de Kénitra ont un nouveau chef, un vrai, et les prisonniers en sont très satisfaits. Le seul problème, à présent que l’on mange mieux en prison, est que les prisonniers se plaignent de la maigreur des rations : forcément, la bonne cuisine, ça ouvre l’appétit. Or les repas sont servis au gramme près. L’autre problème est que l’amélioration de la nourriture des détenus ne concerne que les deux prisons de Kénitra et qu’il ne s’agit là que d’une expérience pilote menée par la direction de l’administration pénitentiaire au sein du ministère de la Justice.
C’est-à-dire que si l’expérience échoue, les prisonniers de Kénitra retrouveront leur ordinaire et les anciens chefs de cuisine, de simples gardiens plus ou moins compétents selon les cas, reprendront du service. Ces derniers ont certes bénéficié d’un semblant de formation mais rien de vraiment professionnel, pas de quoi en tous cas garantir aux détenus une nourriture digne de ce nom. Cela fait donc bientôt deux semaines que l’administration pénitentiaire a confié à l’entreprise de restauration collective Eurest la charge de nourrir ses pensionnaires. Ce qui n’a pas manqué de déclencher les passions.
D’un côté, l’Observatoire marocain des prisons (OMP) dont le secrétaire général déclarait récemment : «Ce n’est pas une solution. Il faut plutôt remédier à la maltraitance des détenus avant de penser à la restauration. La dignité de l’être humain est bien plus importante». On apprend d’ailleurs qu’un groupe de détenus de la centrale de Kénitra a multiplié les plaintes entre mai et septembre 2006, dénonçant « des agressions physiques et des harcèlements moraux les ayant poussés à adresser une lettre au directeur général et à observer des grèves de la faim ».
De l’autre, la rumeur faisant état de certaines résistances à la réussite du projet, donnant à penser que tout le monde n’a pas intérêt à ce que la nourriture des prisonniers soit externalisée. Mais qui ? La rumeur, qui ne faisait pas dans le détail, semblait englober fournisseurs, administrateurs et gardiens dans la même dénonciation des profiteurs de l’ancien système. Ce qui a conduit l’administration pénitentiaire à donner des gages encore plus concrets de sa volonté de généraliser le recours aux entreprises privées de restauration collective : à Kénitra, les équipes d’Eurest sont méthodiquement contrôlées par des fonctionnaires de la Pénitentiaire, afin de couper court à toute suspicion.
«Pour nous, déclare toutefois le gérant d’Eurest présent sur place, il ne s’agit pas de prisonniers mais de clients comme les autres, que nous traitons sur la base d’un cahier de charges précis.» C’est-à-dire, avec le souci de préparer une nourriture de qualité dans les limites du contrat conclu, soit des menus à 12,88 DH.
Ce qui donne, pour le petit déjeuner : café et thé en alternance, beurre, confiture, huile d’olive ou fromage et 100 g de pain ; pour le déjeuner, une garniture, un plat principal, un dessert et 200 g de pain ; pour le dîner du potage (harira, riz au lait ou vermicelle), 150 g de pain et un dessert en alternance avec 70g de viande. Quatre jours sur sept sont servis en alternance des plats de viande (dinde, poulet, bœuf ou poisson) avec une garniture de pommes de terre, de légumes secs ou de légumes variés en sauce. Les œufs sont servis deux fois par semaine, les légumes et les lentilles une fois par semaine. Quant au dessert, il se compose de fruits de saison cinq jours sur sept, avec yaourt et fromage les deux autres jours.
Satisfaits, les prisonniers ? Pour en avoir le cœur net, l’administration pénitentiaire a fait distribuer, deux semaines après le début de l’expérience, un questionnaire de satisfaction dont le dépouillement est en cours.
Mais déjà, les prisonniers manifestent leur satisfaction. Saïd, 30 ans, condamné à la perpétuité, témoigne au nom de ses camarades employés comme lui aux cuisines. Il fait surtout partie de ces prisonniers qui n’ont pas la chance de recevoir un «panier», ce complément alimentaire provenant des familles ou des conjoints de détenus. Ces détenus-là apprécient donc à leur juste valeur les fruits et les yaourts qui composent le menu, certains affirmant même que cela faisait des années qu’ils n’en avaient pas mangé. Heureusement, les détenus employés en cuisine reçoivent en contrepartie la somme de 6 DH, ce qui leur permet de s’offrir quelques denrées de complément. Sachant qu’autrement, ils devaient se contenter de légumes glanés au gré des livraisons pour confectionner ce qu’ils nomment avec humour des repas «civils».
Le témoignage d’un autre détenu de la prison centrale de Kénitra est encore plus encourageant, dans la mesure où il tresse des lauriers au nouveau directeur et à son économe, Bouchaïb El Mohajir et Mourad Mham : «Du temps de l’ancien directeur, on avait l’impression d’être des moins que rien, même les animaux ont droit à plus d’égards que nous. La nourriture était immangeable et ceux qui ne recevaient pas de paniers étaient condamnés à la malnutrition. Depuis l’arrivée du nouveau directeur, tout a changé. Et l’entrée en service d’Eurest nous satisfait entièrement. Nous avons enfin l’impression d’être traités comme des êtres humains…»
Il ne fait pas de doute que l’enquête de satisfaction menée par l’administration pénitentiaire, qui prévoit le recours à un deuxième sondage à la fin de l’expérience, confirmera l’état d’esprit général : mieux manger en prison ne réglera certes pas les problèmes de surpopulation, mais fera gagner quelques précieux points de dignité à la condition carcérale.
«Ce à quoi viendra s’ajouter un autre bénéfice pour l’administration des prisons, souligne Driss Agoulmam, chef de service à la Pénitentiaire : le fait que si nous parvenons à généraliser cette formule, nous pourrons nous consacrer à notre métier qui est l’application des peines privatives de liberté prononcées par les tribunaux et le redressement des comportements criminels ou antisociaux. Pour le reste, il est impératif de recourir à des prestataires privés».
Et si l’expérience devait échouer ? L’administration pénitentiaire se résignerait à reconduire ses procédures habituelles : l’approvisionnement en gros et le stockage des denrées non périssables et les approvisionnements bi-hebdomadaires, dans le meilleur des cas, pour la viande, les légumes ou le pain. Sachant que dans cette option, la qualité des repas ainsi confectionnés demeurera tributaire du savoir-faire approximatif des gardiens affectés à cette tâche, voire de la moralité des responsables au sein des prisons.
Driss Agoulmam, qui incarne cette catégorie de fonctionnaires soucieux d’être à la hauteur de leurs responsabilités, se fait alors l’écho du directeur de la prison centrale de Kénitra qui affirme considérer «ses» détenus comme ses enfants. En précisant que l’administration pénitentiaire n’hésiterait pas, le cas échéant, à se montrer encore plus sévère envers les fournisseurs convaincus de malhonnêteté. Et avec pour contrainte majeure l’optimisation d’un budget limité à 100 millions de dirhams, rallongé cette année, à titre exceptionnel, de 50 millions DH provenant des fonds spéciaux du ministère de la Justice, qui ont été engloutis pas les douceurs du mois de Ramadan…
Il est quinze heures trente. Devant la porte du local récemment aménagé à l’intérieur de la prison centrale de Kénitra, des détenus finissent de décharger des caisses de viande qui seront pesées sous la supervision de l’économe. Pendant ce temps, devant ses fourneaux, Hassan Iboukss, le chef de cuisine de l’équipe d’Eurest, vérifie le dosage en sel de la soupe à la semoule qui sera servie au dîner, dont la distribution commence à partir de dix-sept heures trente.
Dans les cellules, les prisonniers comptent les jours. Plus que 10 semaines de nourriture digne de ce nom, avec l’espoir que l’exception finisse par devenir réalité. Et que la peine d’être enfermé en prison ne soit plus jamais assortie de celle d’y être maltraité. Quant aux adversaires de la privatisation de la nourriture en milieu carcéral, Saïd et ses camarades les invitent à venir leur rendre visite, pour mieux comprendre le sort de ceux qui n’ont, pour se nourrir, que les rations de la prison.

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