Khaïr-Eddine le hors-la-loi

La première phrase est un manifeste de l’écriture de Khaïr-Eddine : «Hé quoi tante ricochant sur moi la strangulation martyrisée et sur le chien père aigri de l’insecte immunisé !» Cette phrase est immédiatement relancée par une écriture hachée, vive, fulgurante. Une giclée ininterrompue.
Une lancée qui ne peut supporter la suspension, le temps mort, ne serait-ce que pour respecter les règles de la syntaxe. C’est de sens qu’il est question, et de l’urgence du sens. L’éclosion du sens se fait par poussées explosives, par un rythme soutenu. L’auteur ne ralentit pas, ne se fatigue pas. Le lecteur est d’abord désorienté par sa folle course, mais il se laisse vite subjuguer par le rythme de la prose. On entre à vrai dire difficilement dans l’écriture de Khaïr-Eddine, mais l’auteur nous tient si solidement qu’on emboîte son pas de course en haletant. Son écriture dont le manquement aux règles de la syntaxe est l’une des règles d’or, n’a pas pris une seule ride. Alors que plusieurs livres, fondés sur une révolution formelle, sentent aujourd’hui le vieux, la voix Khaïr-Eddine demeure vivante, tranchante. Parce que la forme de son écriture n’enrobe pas le vide. Elle est sous-tendue par la production du sens. La révolution formelle est à l’unisson de la révolte de l’écrivain. «Moi l’aigre» a été publié pour la première fois en 1970 aux éditions du Seuil. Le livre porte bien son titre. Mais l’aigreur de l’écrivain n’est pas aride. Il ne s’agit pas d’une voix asséchée par la haine. C’est une aigreur généreuse. Elle jute. «Dans mon palais ne circulent que des seins frais arrachés à l’arbre de science». Il n’a donc pas peur d’être lyrique.
Dans son aigreur, l’écrivain s’insurge contre toute forme d’autorité, y compris la religion. Dieu est «omniabscent». Son ton est libre de toute contrainte relative à la bienséance. Il aborde la sexualité sans pudeur, ni périphrase. Dans une scène d’amour avec une femme maigre, il écrit : «je n’avais pas peur que les autres me voient forniquant. La fille était laide, mais ils se l’enverraient volontiers malgré cela. Quand on bande on ne pense pas. On tire son coup et on se débine». Il est curieux de noter dans ce sens que l’écrivain assigne une fonction organique aux mots. «J’éjaculai un texte» écrit-il. Quel étrange plaisir doit éprouver Khaïr-Eddine dans la hargne qui l’anime contre toute forme de pouvoir et cette écriture explosive qu’il apparente à une éjaculation. Il a à cet égard un rapport de possession avec le texte. Y compris pour le renvoyer à son inanité.
Un épisode relaté par l’écrivain est très instructif dans ce sens. Une personne lui montre une plaquette en vers qu’il juge médiocre. Il témoigne sa colère de la manière suivante : «j’avais ouvert ma braguette, passé mon pénis sur les pages de ce texte, me tenant dans la pose du combattant prêt à l’attaque, et j’ai déchiré la plaquette». Corps à corps au sens premier du mot, et qui exprime l’engagement total de l’écrivain dans son art. D’un autre côté, il existe deux parties dans «Moi l’aigre». Une partie en prose et une autre sous forme d’une pièce de théâtre. La pièce de théâtre a curieusement vieilli. Elle est trop frontale, trop directe dans sa dénonciation pour ne pas quitter le terrain de la littérature et s’engager ailleurs. « La guérilla linguistique» dont parle l’auteur n’opère pas lorsqu’elle quitte son rayon d’action : l’esthétique. L’on se rend compte alors qu’exiger de la littérature une utilité sociale, fut-elle révolutionnaire, cela revient à la nier dans ce qu’elle a de spécifique. La littérature trouve son domaine au-delà de ce qu’un bouleversement social peut prendre en charge. Elle colle à la réalité, mais ne peut s’y résoudre.

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