Khalil El Gherib ou le rêve du silence

Khalil El Gherib ou le rêve du silence

Vivre dans une île déserte ! C’est une aspiration tellement chère à mon coeur que je la considère comme l’alternative idéale à mon mode de vie. C’est un cadeau inespéré pour toute personne qui possède un sens aigu de l’existence. Avant de citer les objets que je transporterai avec moi, je tiens à dire que la vie dans un lieu isolé, je l’ai déjà expérimentée lors d’un rêve. Un rêve étrange qui met également en scène ma mère qui était alors encore en vie. Nous étions partis en périple dans une région où il n’y a ni flore, ni faune. Un espace d’une désolation magnifique, décoré seulement de stalagmites que j’ai apparentées aux dents de la terre. J’avais l’impression de marcher dans la gueule d’une immense créature. Ma mère et moi avions poursuivi notre chemin jusqu’à la découverte d’une espèce de cube peint en blanc. Un bâtiment qui peut évoquer un marabout, mais sans s’y assimiler. Nous sommes entrés, et ma mère a choisi de s’asseoir dans un espace qui n’était pas cimenté. Une frange où la terre n’était pas ferme : on venait vraisemblablement de la remuer. Il me semblait évident que l’on venait d’y ensevelir un mort. Ma mère ne semblait pas partager cette préoccupation. Elle a sorti de son sac un foulard qu’elle a étendu sur la terre, et s’est servi un petit repas composé d’olives noires et de pain. De mon côté, j’ai sorti d’une besace une série de dessins représentant des squelettes et je les ai accrochés sur le mur qui faisait face à ma mère. Je me suis ensuite assis à côté de ma mère qui mangeait silencieusement son repas. Nous n’avons pas échangé une seule parole ! Chacun s’occupait en silence du contenu de son sac. Ainsi se termine mon rêve qui, comme vous allez le constater, entretient une relation avec la vie que j’espère mener dans une île sans hommes. S’il ne tenait qu’à moi, je partirais dans cette île les mains vides. Puisque la chance me sera donnée de me séparer des objets de la vie en société, je veux recréer une nouvelle vie à partir des éléments que je trouverai sur place. Mais comme je ne souhaite pas violer le règlement du jeu, je vais donc être contraint d’opérer une sélection. En premier lieu, je prendrai avec moi une loupe et un microscope. Je pourrais observer de la sorte la riche vie qui échappe à l’oeil nu. Toutes les créatures larvaires, leur pullulement, leur multiplication et leur transformation sont autant de leçons sur le mystère du devenir de la vie. Je tiens également à découvrir les plantes et les insectes qui peuplent cette île. J’ai toute la patience pour étudier leurs infimes détails. Comme troisième objet, je prendrai un équipement de plongée sous-marine pour observer le monde qui vit sous l’eau. Je pourrais jouir des bruits sourds du fond des mers. Ils me communiquent une telle plénitude que j’éprouve des difficultés à l’interrompre en remontant à la surface. Le cinquième objet est un bandeau noir pour empêcher mes yeux de voir. Je pourrai ainsi regarder le monde intérieur lorsque mes yeux seront fatigués du monde extérieur. Je transporterai aussi avec moi de petits bouts de cire pour me boucher les oreilles. Grâce à eux, je pourrais écouter le monde du silence. Ce même silence que j’ai partagé avec ma mère, lors d’un rêve, est le bien le plus précieux que je chercherai dans cette île. Je me passerai de l’usage de la parole, qui est seulement utile dans la vie en société. La vie en groupe est une aliénation, et je ne pourrais jamais dire tout le bien que je pense de cette île qui me permettra de réaliser un rêve en revivant un autre.

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *