Khalil Hachimi Idrissi : «Je ne pense pas que l’on puisse réhabiliter le temps qui passe»

Khalil Hachimi Idrissi : «Je ne pense pas que l’on puisse réhabiliter le temps qui passe»


ALM : Que symbolise pour vous le quartier Derb Sultan ?
Khalil Hachimi Idrissi : C’est un quartier emblématique. Il est très difficile de penser Casablanca, la Résistance, le Maroc, les arts et la culture, le sport, le vivre-ensemble  dans notre pays sans se référer à ce quartier. J’ai suivi la série d’ALM sur ce sujet, elle est impressionnante. Tout a été dit. Moi, je suis né à Derb El Hajib dans le quartier  des Habous, dans la partie qui a été intégrée au Palais royal après sa rénovation. C’est un espace unique entre la route de Médiouna et la mosquée Moulay Youssef en face de la pachalik du Méchouar et le tribunal. On y trouvait un marché de gros de bois, d’olives, de beurre rance et de viande séchée, la Kaâ, et le grand marché de blé. La rue centrale était dominée par les commerces d’encens, de confection traditionnelle et de tissus. En remontant vers la poste, le pont, la Baladia,  on tombait, après les brûleurs de café,  sur le quartier des bouchers : viande hachée de bœuf et de chameau, tripes, pieds de bœuf et de mouton, viande de tête, etc. Les métiers dessinaient l’espace et déterminaient ses fonctions. On pouvait aussi à côté de la mosquée se marier ou divorcer, adopter un enfant ou rédiger un acte de donation, les adouls à profusion s’activaient dans leurs boutiques minuscules. On passait aussi, respectueux, les yeux baissés, devant un tailleur de djellabas de renommée. Il se disait qu’il était le fournisseur de Feu SM Mohammed V et que le Roi aimait bien ce qu’il cousait.   Pas loin du  café Mauritania, une zaouïa bourdonnait constamment. Son cheikh charismatique lui avait donné une aura qui dépassait de loin le quartier. Vous voyez ce sont là des images très fortes qui expliquent à elles seules la convivialité et la vie pacifique et harmonieuse qui se déroulait dans ces rues. Une grande solidarité et un sentiment de vie familiale. Ce n’est pas la qualité architecturale qui fait Derb Sultan. Même mon quartier les Habous, le plus caractéristique,  a été construit ex nihilo de l’imagination d’architectes français dans les années 40 qui voulaient « conceptualiser» une cité arabe imaginaire. Un phantasme. Ils ont réussi au-delà de leurs espérances. Tous les visiteurs croient aujourd’hui que c’est une architecture traditionnelle… A Casablanca on construisait les Habous en même temps que les immeubles de référence de l’art déco du centre-ville. Deux faces d’une même modernité. Ma grand-mère habitait Derb El Kabir. Mes oncles Derb El Afou. On traversait la rue Ahmed Sebbagh après le marché de gros de menthe fraiche pour aller chez un autre de mes oncles, l’aîné. Un homme de noblesse et de tempérament. La visite des autres membres de notre famille fort nombreuse nous menait au quartier Martinet, au quartier Spagnol, à Baladia, etc.  Plus tard le chemin des cinémas m’était devenu familier : Mauritania, Atlas, Chaouia ­— dont le projectionniste était un cousin de mon père —, Royal, Kawakib. Surtout le cinéma Atlas.  Un de mes oncles, un homme doux et pacifique,  avait un commerce en face du cinéma. Avec mon frère aîné, on adorait aller chez lui. Le programme était invariable. Un bock de jus à l’arrivée et son apprenti nous faisait rentrer par la suite au cinéma. Les séances du dimanche matin étaient les plus mémorables. 

Est-ce que vous gardez toujours des liens avec le quartier ?
Souvent pendant le mois de Ramadan, je fais de longues promenades dans le quartier. Les souvenirs reviennent. Kissariat El Haffari où ma mère achetait ses bijoux à crédit. Pendant toute sa vie elle a eu un compte ouvert chez ses bijoutiers préférés. D’achat en reprise, de modification en fonte, d’échange en compensation, c’était un jeu interminable qui lui permettait de fuir les tâches ménagères et les soucis communs d’une famille nombreuse. Elle poussait tous les jours sa marche jusqu’au marché Jemaâ pour ses courses. Parfois, elle regardait avec un air mystérieux les herboristes qui se trouvent derrière le marché avec leurs animaux empaillés et leurs plantes  magiques. Pour revenir, elle faisait un énorme détour. Elle prenait la rue Ait Yafelman qui mène au boulevard de Suez et la place des Sraghna jusqu’à la hauteur du cinéma Royal et elle rebroussait chemin en passant par la rue  l’Ecole Mohammedia et, quand elle ne rentrait pas chez elle par El Baladia et Fondouk El Bachir, elle  traversait la route de Médiouna pour rendre visite à sa mère.  Je fais moi-même ce parcours pour remonter le temps. Ce n’et plus ce que c’était. Le temps a usé la beauté de ces espaces. Seule l’émotion demeure.

Plusieurs interviewés ont évoqué le besoin de créer une association pour réhabiliter le quartier. Qu’est-ce que vous en pensez?
Je ne pense pas que l’on puisse réhabiliter le temps qui passe. La densité de l’habitat a tout mangé. Le cadre bâti dégradé est éligible pour sa majorité à la démolition. Il y a très peu de valeur architecturale à sauvegarder. Je crois qu’à un moment il va falloir libérer ce foncier exceptionnel et faire de nouveaux projets  dans l’esprit des esprits de ces lieux. Peut-être que comme pour les Habous, l’architecture  marocaine pourra aujourd’hui habilement réinvestir ces lieux  pour leur donner, en plus de leur passé, un avenir.

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