La cour des miracles

La scène se passe dans une cour, à une heure indéterminée. Au milieu, une estrade en forme de livre, avec cette inscription : «vendeur du rire». Du plafond pendent des livres accrochés à l’aide de ficelles.
Au fond, une toile peinte avec des traits indéchiffrables. Un homme surgit, il fait de la réclame à sa marchandise : le rire. « Achetez le rire! Venez rire comme vous ne l’avez jamais fait pendant votre vie ». Il est vite rejoint par d’autres marchands : le vendeur d’armes, la banquière de la dernière chance, la vendeuse d’organes. Tohu-bohu infernal où chaque personnage loue les mérites de sa marchandise.
Les spectateurs plongent ainsi d’emblée dans le monde de «Souk El Afarit», une pièce de théâtre mise en scène par Rachid Daouani. Ce dernier a adapté cette pièce à partir des textes dramatiques de Abdellatif Laâbi. Rachid Daouani a révélé à ceux qui ne le connaissent pas un théâtre innovant. Du bon théâtre. Il a opté pour une mise en scène dynamique. Mise en scène bien servie par les acteurs, et tout particulièrement par Abdellah Chakiri, le vendeur du rire. Cet acteur a de la présence. Il est vif, alerte et sait capter l’attention des spectateurs.
Par ailleurs, cette pièce ne se déroule pas seulement sur scène, mais également dans la salle. Les spectateurs ont été surpris par les cris enragés d’un acteur qui s’époumonait pour vendre «les chaussettes qui larmoient». Il s’est promené au milieu des spectateurs tout en leur lançant le contenu de son panier. Plusieurs spectateurs ont ainsi été mitraillés à coups de préservatifs. De vrais préservatifs, mais dont la date est périmée. Rompre la convention théâtrale par excellence, en violant la frontière qui sépare la scène des spectateurs, est un choix audacieux de la part du metteur en scène. Il a en plus carrément fait jouer les acteurs dans la salle. Nombre d’entre eux ont pris place à côté des spectateurs et ont transformé la salle en lieu de jeu. Les spectateurs n’ont ainsi pas eu le temps de s’ennuyer et ont dû prendre part à l’univers de « Souk El Afarit ».
D’un autre côté, il ne faudrait pas chercher une histoire dans cette pièce. C’est la parodie qui l’emporte, avec des références littéraires au théâtre et une appréciation sur le mode comique de la situation politique et sociale de notre pays. L’appel à inverser l’ordre des choses est une constante dans cette pièce. L’agneau affamé mange le loup et ainsi de suite.
Cette parodie a cédé la place à la fin de la pièce à des moments poignants. L’actrice Amal Atrach a déchiré un rideau noir et a versé dans un monologue très laâbien. Elle a dénoncé la peur qui paralyse. La peur qui empêche de dire non. La peur qui pousse aux concessions et prive l’homme du droit à l’opinion. La peur qui fait de l’homme un chien rampant. La peur qui empêche de se redresser. Elle a été rejointe par des acteurs déguisés en bêtes affamées. Ils portaient seulement un maillot et leurs corps étaient enduits de boue.
La comédienne s’est sacrifiée dans une espèce d’offrande extatique en livrant son corps à la voracité de ses assaillants. S’il faut courber l’échine une fois pour toutes, autant faire une grande révérence en s’abaissant très bas et se redresser par la suite, fut-ce pour aller dans l’au-delà. C’est la révérence des hommes libres.

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