La danseuse et son ombre

La danse contemporaine ressemble à la peinture abstraite. Elle est rebelle au langage. On n’y reconnaît pas des éléments du monde extérieur que l’on peut nommer avec des mots. Elle ne se base pas sur une histoire qui entre dans la trame d’un discours. Elle est faite de rythme, de mouvement et de figures géométriques.
Dès que l’on essaie d’attraper avec des mots une figure, le danseur ou la danseuse est déjà en train de construire une autre. Le propre des mots est la succession dans le temps. Le propre de la danse contemporaine est d’être à la fois dans le temps et dans l’espace. Elle s’approprie par les yeux, et son appropriation – contrairement à la peinture – est dynamique. Elle est fondée sur la succession des images. D’où la difficulté suivante: comment décrire ce qu’on voit et que les mots ne rattrapent pas ?
Comment parler de mouvements et de figures géométriques qui se laissent très partiellement prendre par les mots ? Comment essayer de faire entrer dans la trame mesurée d’un discours ce qui, par définition, est incommensurable ? «IO», le spectacle de danse, donné vendredi en première mondiale à Casablanca, participe de cette difficulté. Celle qui l’a créé, la chorégraphe Fatou Traoré, est franco-malienne. Elle bénéficie d’une réputation honorable dans le milieu de la danse contemporaine.
La scène du théâtre 121, un peu élevée, n’a pas permis d’apprécier en plongée toutes ses figures de danse, mais en dépit de cette contrariété, les spectateurs sont sortis époustouflés par la performance de la chorégraphe. Celle-ci a exécuté en solo son spectacle. Elle a été servie par une scénographie si présente qu’elle semblait lui tenir compagnie. Un écran en forme de raquette qui diffusait des images. Un clarinettiste (Antoine Prawerman) présent sur le plateau et qui n’a cessé d’échanger des regards appuyés avec la danseuse. Un filet mince en métal suspendu au plafond, et qui va faire office de compagnon. Cette dernière s’y accroche en effet, le fait tourner. Et puis, le rôle joué par l’écran ne se limite pas à la diffusion des images: c’est un réflecteur d’ombres.
Fatou Traoré danse avec son ombre qui révèle la face cachée de son corps aux spectateurs. Mais l’ombre évolue parfois différemment, en ressemble à un deuxième personnage. L’on saisit alors que sa présence est d’une utilité à la chorégraphe. Du point de vue du contenu de ce spectacle, il est basé sur un livre récent de Henry Bauchau : «Œdipe sur la route».
L’auteur du livre a narré la tragédie d’Œdipe d’une façon anti-intellectuelle. La pensée n’est en rien utile pour rendre compte de que vivent les personnages.
L’organique, l’animal dans l’homme, est ce qui a intéressé au premier chef Henry Bauchau. Ses personnages hurlent, éructent, mais ils ne pensent pas, ne réfléchissent pas. Quelle meilleure trame peut trouver un chorégraphe à une création que cette histoire basée sur le langage corporel ? Par ailleurs, l’on sent dans le spectacle de Traoré des parties très écrites et d’autres improvisées. L’armature chorégraphique est ainsi par moments traversée par le souffle de la liberté. «Ma culture de danseuse, c’est vraiment Cunningham. Les modernes du XXe siècle d’abord», précise l’intéressée. Cela dit, il n’en demeure pas moins que la Franco-Malienne a des phantasmes qui la poussent, l’espace d’un instant, à ressusciter les mouvements de ses ancêtres africains ou ceux des Hindous. Et l’un des moments forts du spectacle se produit lorsqu’elle se laisse justement subjuguer par des mouvements venus de l’Inde ou d’Afrique. À signaler que Fatou Traoré a clos la série des spectacles programmés à l’IFC. C’est ce qui s’appelle une saison qui finit en beauté.

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