La dénonciation par l’oeuvre

«Aménagé en 1928, le parc de l’Hermitage (officiellement parc de l’UNESCO) offrait jadis aux Casablancais un lieu de verdure propice à la rêverie», écrit Florence Renault. Ce parc, qui s’étend sur 18 hectares, comprenait des jardins dessinés, un plan d’eau avec des poissons rouges, un espace boisé. Aujourd’hui, il offre un spectacle de désolation totale. C’est une plaie dans la ville de Casablanca. Deux salles aménagées à la Ville des Arts sont un témoignage accablant de la négligence des hommes.
Dans la première, les photographies de Christian Lignon permettent de se rendre compte de l’étendue du sinistre. Des bancs qui s’effritent, un sol qui ressemble à un dépotoir.
Des portes en métal qui se décomposent. Des amas d’ordure. Un vieux lion taillé dans la pierre qui tombe en ruine. Les bassins et l’étang sont remplis d’un liquide fangeux, envahis de bouteilles en plastique, de cannettes de bière, de bouts de plastique, de tôles ondulées. Des maisons avoisinantes déversent les eaux usées dans cet étang. D’autres photos montrent un manège triste à pleurer. Un manège qui ne tourne plus, laissé à l’abandon, et dont l’ossature en fer rouille. Plusieurs endroits dans le parc sont squattés. La désolation du lieu augmente leur spleen. Les murs servent de pissotière… La liste des zones sinistrées est longue. Dans la deuxième salle, les artistes de la Source du Lion ont établi un inventaire des déchets identifiés. La liste de l’inventaire est accrochée dans la salle. Parmi les objets recensés, on trouve des mégots de cigarette, des cornes de mouton, des chaussures, des cordes, des fils de fer, des pneus, des antennes paraboliques…
Hassan Darsi et ses amis ont fabriqué une plate-forme de 18m2 qui est, à une échelle réduite, un compte rendu fidèle des 18 hectares du parc. Hassan Darsi précise que n’importe qui peut prendre part à la réalisation de cette maquette. Toute personne souhaitant fabriquer un petit pneu, une allée, des trottoirs, des arbres est la bienvenue. Voilà donc pour la configuration de cette maquette. Quant au côté artistique, elle rend compte de la gravité de la situation.
Cette performance de Hassan Darsi et son groupe mérite, à plus d’un titre, les louanges. Ses implications sont multiples. Elle souligne le rôle de l’artiste dans sa société. Doit-il assister en spectateur impuissant à la dégradation de son environnement sans rien faire ? Peut-il, comme le précise Hassan Darsi, «se dédoubler» en menant, d’un côté, la vie ordinaire d’un homme sujet aux contingences de la vie réelle et de l’autre se cramponner à son art en faisant fi du réel ?
Cet artiste préfère utiliser les outils et les idées qui sous-tendent son art pour attraper la réalité. Il le fait évidemment selon un mode subversif, dénonciateur, accusateur. L’art dans notre pays a besoin d’artistes qui s’impliquent dans la société, non pas par des actes de bienfaisance ou d’adhésion à des associations, mais en faisant face, par l’oeuvre, au monde où ils vivent. Hassan Darsi parle dans ce sens de «démission de l’artiste qui a laissé le terrain libre aux militants dans le domaine du social et du politique». Il se démarque de cette tendance en faisant du quotidien, à l’intérieur duquel on se meut tous, son terrain de pêche.
La nécessité d’ouvrir l’art au monde extérieur se lit donc dans la performance exposée, jusqu’au 3 août, à la Villa des Arts. L’art ne saurait évidemment s’accorder aux petits et grands événements qui agitent la vie d’un citadin. Mais l’art possède aussi une capacité d’appel qui parle différemment à l’affect que les discours des militants. Il ne faut pas oublier que cette performance est une oeuvre à part entière.
Une oeuvre, qui, tout en s’enracinant dans le monde réel, est dotée, par la nature même de sa démarche insolite et de son mode d’expression, de beauté. Et puis, qui pourrait mettre des mois de sa vie entre parenthèses pour inventorier les différents objets éparpillés dans un parc et les reconstituer par la suite, à une échelle réduite, sur une plate-forme ? Il faut être un fou ou un artiste pour le faire. Darsi est assurément les deux à la fois. Ses entreprises sont donquichottesques dans un pays où la souveraine liberté dans la création plastique est une denrée rare.

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