« La dictature de l’argent »

« La dictature de l’argent »

ALM : Dès l’introduction de votre ouvrage, vous rappelez que, selon la Constitution, les partis politiques, les organisations syndicales, les collectivités locales et les Chambres professionnelles sont censés concourir à l’organisation et à la représentation des citoyens. Qu’en est-il sur le terrain ?
Abderrahim El Badaoui : Face à ses engagements pour la démocratisation politique et la libéralisation économique, le Maroc se trouve à un point d’inflexion de son Histoire contemporaine. Paradoxalement, cela correspond à l’étape la plus incertaine du devenir partisano-syndical. On a créé tellement de partis qu’on a fini par dérouter les électeurs avant de les faire déserter. Comme on multiplia les centrales syndicales sans éviter la réduction des syndiqués. Résultat : le Maroc est doté de deux Chambres de plus de six cents membres, de 26 partis et d’une trentaine de syndicats aux leaders inamovibles. Soit l’une des densités représentatives les plus élevées du monde et l’une des plus importantes longévités du personnel politique de la planète. Des partis ont donné lieu à des partis. Des syndicats donnant lieu à des partis politiques, eux qui clamaient pendant longtemps leur indépendance de toute ingérence partisane. Des partis donnant lieu à des syndicats et dont les contre-courants se transforment en associations. A l’instar de « Fidélité à la démocratie », au sein de l’USFP. Des associations qui donnent lieu à des partis, après avoir prôné la nécessaire neutralité du contre-pouvoir de la société civile.
Vous sous-titrez votre ouvrage « Partis politiques et non- développement économique ». Quel rapport existe-t-il entre la réalité politique du pays et le contexte économique ?
Le peu de transparence qui a affecté notre quête de libéralisme politique a entraîné un libéralisme sans libéraux qui feint de compter sur les opportunités d’entrepreneurs. Ceci, quand il ne compte que des opportunistes preneurs de tout ce que prodigue un appareil étatique omnipourvoyeur. Et d’où un socialisme qui a été revu et diminué au contact des affaires, par chercher moins à renouveler sa légitimité qu’à prouver son utilité. Cela donne lieu à la position inconfortable entre un social-libéralisme mal copié et une sociale-démocratie mal menée. Au fil du processus électoral, comme dans toute démocratie qui se respecte, on a cherché à appliquer la loi de la majorité. Alors que, sans garde-fous, on a abouti à la dictature des détenteurs d’argent et de slogans.
L’objectif n’était autre qu’appâter des Marocains plus faciles à berner qu’à gouverner, on a compté sur un électorat majoritairement pauvre, analphabète, sous-encadré et sous-organisé par des partis plus prompts à jouer le jeu qu’à contribuer à en changer les règles.
Vous parlez également de « rentiers » du Maroc utile, alors qu’on a l’habitude de parler de rente dans un ordre économique…
Dans un sens courant, une rente est un revenu provenant de placements. Dans notre contre-courant historique politico-économique, les placements ne sont pas ceux auxquels s’attendait le pays. En flagrant délit de non-assistance à démocratie en danger, ils investissent le recul politique au lieu de s’investir dans un meilleur social et économique. A coup de ratages, dans une quête interminable d’un nouveau concept de l’autorité, des tas de passe-droits ont compliqué l’édification d’un Etat de droit. Les ravages des lobbies dans le processus électoral sont autant de crimes économiques, politiquement organisés. L’économie marocaine fonctionne largement sous le régime de la rente. Ce qu’on sait moins c’est que les carences sous-développantes qui en ont résulté sont aussi le résultat de quasiment un demi-siècle de déviances politiciennes. Ce recul constant de sympathie à l’égard du personnel politique est consécutif à plusieurs décennies d’attentes, de mésententes, de fausses querelles. Celles qui ont imposé une droite peu adroite dans sa gestion socio-économique et une gauche plus préoccupée par le partage du pouvoir qu’occupée à améliorer les moyens de l’améliorer. Entre les deux rives, tant de paris économiques se sont perdus dans la méfiance et la suspicion, infligeant à l’économie marocaine une suite de déviances politiciennes.
A la lecture de votre ouvrage, on a l’impression que vous avez cédé à la tentation du monologue d’humeurs. Dans quelle mesure est-ce vrai ?
Cette visite guidée des rentes politiques n’est pas un livre-règlement de compte. C’est un livre sur les comptes non réglés des partis, des syndicats, des Chambres professionnelles et des collectivités locales à l’égard des citoyens qu’ils sont supposés encadrer. Il n’y est pas question de prendre parti, mais surtout de rendre compte et de laisser le lecteur se faire son opinion. A partir de repères d’information et des éléments de réflexion à même de stimuler quelques remises en question. Loin d’être un réquisitoire nihiliste, cet ouvrage se veut d’abord un plaidoyer pour une édification démocratique garante d’une émancipation économique.

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