La fascination d’ Al Jazûli par Amran El Maleh (1)

La fascination d’ Al Jazûli par Amran El Maleh (1)

Tu es là dans ce derb, derb et non pas quartier que tu ne veux pas encore nommer jusqu’au moment où la puissance du nom le révélera en lui-même, quelques pas, et au fond de cette ruelle obscure, la porte basse s’ouvre sur une belle demeure au vaste patio et ses chambres hautes, sur le chemin, tu te seras arrêté, près du mausolée, l’Imâm, l’ami et l’hôte te reçoit sur le pas d’une grande pièce, le msid, une aspersion d’eau de fleurs d’oranger signe l’accueil et l’amitié, une pièce nue, dépouillé de tout ornement, des livres là, tu te dis : retiens bien la pauvreté, la sévère austérité du lieu est faite pour accueillir dans sa pureté l’enseignement du saint Coran. Tu viens de grimper un escalier raide aux marches hautes pour accéder à une chambre étroite, une bibliothèque, située sur la terrasse de cette vieille demeure. Alors il se passe ceci : tu te sens insensiblement envahi d’impressions, de sensations, un état que tu ne peux ni décrire ni nommer, tu ne sais même pas s’il s’agit d’un état, la parole fuit, s’éloigne et s’éteint imperceptiblement, les eaux montantes du silence te gagnent et t’enveloppent telle une lumière évanescente. Tu t’entends dire : j’étais là il y a plusieurs siècles, mais c’est la voix d’un autre que tu t’es appropriée, les voix de Marrakech ! Elles surgissent du fond des temps, porteuses d’un message tissé de lumière et de silence. Tu es là, debout au milieu de la pièce, un livre entre les mains un manuscrit plutôt d’une belle calligraphie, à peine altérée par le temps, puis tu lis des pages, une page d’un autre livre absent, tu le lis en toi-même : il est une loi implicite mais immuable et tant de fois vérifiée, qui veut que les plus grands chefs-d’oeuvre aient été découverts au gré des caprices du hasard, maître souverain de leur destinée. Pensez à Gilgamesh, plus près de nous le Quichotte découvert par Cerventes dans le manuscrit d’un auteur arabe, on n’en finirait pas de recenser tous ces trésors de l’humanité découverts retrouvés à la faveur d’une distraction de la providence. La chance a voulu que nous soit accordé le bonheur rare, la grande fierté d’avoir entre les mains un manuscrit dont la splendeur nous éblouit encore à ce jour. Un parchemin, une centaine de pages d’une calligraphie dont la perfection, la maîtrise accomplie, jamais la main qui l’a écrit ne faiblit un seul instant, suscite la plus vive des admirations. Des enluminures d’une grande finesse rehaussent la beauté de l’ensemble. Nous étions dans une chambre, tout en haut d’une terrasse d’une vieille maison du derb Sidi Ben Slimane Al-Jazûlî, l’un des sept saints de Marrakech. Là était enfermé l’héritage d’une précieuse bibliothèque. Comme le veut la règle en pareille circonstance, le jeune Moulay Abbâs notre hôte, ignorait le contenu exact de ce manuscrit, ne savait pas comment il lui parvenu, mais pressentait qu’il y avait là quelque chose d’important, de sacré peut-être, par exemple un commentaire du Saint Livre, le Coran. Il en éprouvait crainte et tremblement, non pas peur qu’on vienne lui voler ce précieux manuscrit, mais parce qu’il savait sans savoir un certain mystère sur lequel il préférait se taire. Au coeur de la nuit, il lui arrivait de monter à la terrasse, peut-être pour s’assurer que rien d’anormal ne s’était produit, il entendait alors un chant, un récitatif sur le modèle du dhikr des soufis, et son coeur s’emplissait d’émotion, parfois il pleurait de bonheur. Il savait, mais se refusait à le dire, que le chant jaillissait des pages du manuscrit. Pour détourner l’attention, il disait que ce chant était celui des oiseaux du Paradis, que son frère élevait avec un soin attentif, dans une chambre à côté sur la même terrasse. Le mystère n’en était que plus profond. Cent pages ou plus, aucun chiffre, seule la dernière lettre du dernier mot, détachée et reportée au plus haut de la page suivante permet de suivre l’ordre du texte : les doigts et les yeux s’abîment dans une contemplation infinie, les rats et les vers, tenus en respect, n’ont pu exercer leurs ravages qu’en de rares endroits du parchemin : une fine dentelle, des trous de lumière. La découverte confine à l’illumination, un éclatant soleil chasse l’ombre d’un moindre doute. Tu t’arrêtes en cette lecture blanche et sans voix. Tu pourrais te demander pourquoi évoquer longuement ce qui a pu s’écrire en un temps voué à l’oubli, et cela au risque de te perdre dans des digressions vaines, propres à t’écarter du chemin à parcourir. La fiction, nouée à ce même lieu : cette chambre, cette terrasse cette résonance d’une vieille demeure, lancée sur sa dérive et ses propres enchantements touchait aux rives d’un mystère secrétant activement dans ses avancées un climat, la mise en scène d’une sorte de dévoilement partiel, fragmentaire, attachée à l’évocation plus qu’à toute tentative de nommer. Elle venait de buter sur la pierre d’un secret pour aussitôt s’en détourner au profit des sollicitations du récit. Et maintenant tu es là, en ce même lieu, familiarité, présence dense assurée, la nuit tombe, dehors, sur cette même terrasse, tout le long des murettes enserrant la terrasse. Moulay Ahmed Ben Smail a disposé ses photos, éclairées par la lumière vacillante des chandelles. Alors se produit cette chose étonnante, comme une pierre jetée dans des eaux dormantes éveille tout un jeu décrivant des cercles concentriques, jeu de correspondances actives entre cette nuit où se donnent à voir des photos, de véritables compositions, à la lumière dansante des bougies, tout près de s’éteindre sous le souffle du vent et cette nuit, trouée de lumières captées, saisies, reportées sur la surface sensible de la photo, distribuées selon cette géographie nocturne de ces lieux, traces de séjour humain, architecture spirituelle frayant attaquant la pierre, inscrivant clans les ruines la permanence d’une parole haute et unique. Alors comment parvenir au partage des eaux entre le travail d’un artiste tel que Moulay Ahmed dont la valeur esthétique semblerait se suffire à elle-même et ce lieu d’exception, ce coeur central à partir duquel rayonne la grande figure d’al-Jazûlî, auteur des Dalâ’il al-Khayarât. Le nom n’est pas indifférent pour les gens de Marrakech, ce ouali (saint) objet de leur vénération n’est autre que l’Imâm Muhammad Ben Abd al-r-Rahmân Ben Abî Bakr, Ben Sulaymân al-Jazûlî, l’auteur justement du recueil des Dalâ’il al-Khayrât. Il est mort en 1465, l’année même où prit fin le long règne des Mérinides. Visiter son somptueux mausolée pour le pèlerin, jadis comme aujourd’hui, c’est se rendre à la quatrième station, « La Perle médiane » wâssitat al-iqd, du pèlerinage circulaire des Sept Saints de Marrakech, un des plus célèbres de Dâr al-islâm occidental. Cette précision faite et continuant de te parler à toi même, tu t’arrêtes comme si tu venais d’arriver à une sorte de croisée de chemins, incertain sur la direction à prendre. Un lieu d’un immense retentissement, débordant ses propres frontières, la figure primordiale d’un saint, son oeuvre dont le rayonnement, l’intense circulation est telle un fleuve fécondant de son limon fertile la prière des humbles, et enfin là entre tes mains un ensemble de photographies qui aussitôt cessent d’être des photos, tant il est vrai qu’entre les photos et ces lieux mêmes photographiés un espace s’est ouvert, interstice par où, libérée, une certaine parole passe. Le risque d’un discours impertinent, bientôt frappé d’aberration, menaçant de ruiner ce qu’il ambitionne de saisir. Rêver peut-être impossible : tendre des miroirs pour tenter de capter les reflets de cette lumière de l’invisible là où, paradoxe des paradoxes la photographie, duplicité de l’art, nous donne à voir ce qu’elle travaille subitement à dérober à l’évidence du regard, instaurant le silence, cachant, dans les plis mêlés de nuit et de lumière, la source vive, l’aliment primordial du travail de l’artiste par delà la chaîne des métamorphoses de la création esthétique. Qu’on ne s’y trompe cependant pas, sous peine de céder à une confusion totale, à un amalgame informe de plu. Sieurs choses à la fois. Il n’y a au départ chez Moulay Ahmed Ben Smail aucune intention de délivrer un message quelconque ni encore moins la tentative qui serait absurde de faire d’un travail purement artistique le moyen de transmettre, exprimer traduire un état, une inspiration ou à la limite une idée dans le droit fil de la spiritualité jazûlienne. On n’a que trop souvent des exemples médiatiquement exploités de cette grotesque imposture de pseudo-artistes qui viennent dire qui peignent en un état de transe mystique ou qu’ils sont possédés, travaillant, exécutant sous l’emprise de jnoun que, pour la circonstance on veut bien croire maîtres accomplis en matière de création artistique. Mysticisme, soufisme son maintenant des pavillons de complaisance, arborés par des navires de contrebande et ce pour tromper toute vigilance. Tout est faussé, tout est faux en la matière, et de l’authentique mystère de la création artistique, on a, en fait, en le détournant de sa signification véridique, en l’aliénant à des fins mercantiles, ce n’importe quoi qui pourrait faire vendre. Moulay Ahmed Ben Smail se situe à l’écart de ces magouilles pseudo artistiques, à l’écart aussi de ces prétentions intellectuelles qui, en peinture, en photographie, comme en tout autre domaine d’activité artistique, agitent des concepts, masquant ainsi une impuissance effective à créer quoi que ce soit Spontanéité, simplicité dont on ne voit pas qu’elle est le fruit d’un long cheminement, une méditation qui échappe à l’attention et qu’on ne sait pas repérer en cet espace où elle travaille dans la doublure de l’apparence ; Moulay Ahmed a ce geste primordial de l’artisan, inscrit dans les strates d’une tradition fertile, travaillant de l’intérieur, hors de toute extériorité, en prise directe avec la matière qu’il façonne et qui, en retour, le façonne, ici ces lieux qui l’habitent et l’on sait, qu’à l’image de ce qui se manifeste chez tout artisan, dans les corps de métier, ce geste est sacré, entouré d’un duel bien défini. Voyez donc, attardez-vous devant ces photographies où se dit à voix basse, confidence intime, cette vie humble, digne et pudique. Cette ruelle que tu arpentes, par où tu es passé à maintes reprises, trouée de lumière, découpée dans l’arcade de la nuit, lumière tombant là il droite, éclairant une porte de bois travaillée, le heurtoir apparent. Il va peut-être éveiller des présences endormies, puis sur l’un des piliers l’encadrant, une main, une main humaine, d’enfant sans doute, a tracé le contour d’un coeur transpercé, sous tes pieds ces plaques de fonte, ce sol de bosses, de galets, de fondrières, rudes aspérités, inscrivant sur tout le territoire du corps par les secousses successives, imprimées comme autant d’incisions les lettres composant une histoire archaïque. Itinéraire continué exploration, l’oeil court, la nuit noire lisse cernant une percée de lumière, les pas conduisent parfois à une vision quasi-irréelle, indécise, lointaine, étrange comme dans un rêve. Parfois, le plus souvent, une architecture s’éclaire, enfilade De voûtes, solives d’un mur à l’autre pour soutenir des treillis de roseaux et branchages propres à donner de l’ombre ; puis ce jeu de portes, une succession, solides, éloquentes, sculptées l’érosion du temps, pages de garde d’une mémoire, fermées sur une histoire privée, à l’abri de tout regard inquisiteur. Elles sont là données à voir en une lumière calme, silencieuse. Une haute fenêtre grillagée signe ces maisons repliées, fermées sur elles-mêmes, des pas encore, et voici une fois le seuil franchi la margelle d’un puits, des marches, un pied saisi dans sa montée, le poids, l’enracinement affirmé d’un être là, silhouette anonyme, allongée, enveloppée dans ses vêtements une main, autre image, allongée sur une tâche de sang, peut être mais on n’en est pas sûr. Tu te dis : on pourrait multiplier les détails, mais on voudrait se retenir dans la crainte de déborder la modestie voulue de ce travail, dans la crainte aussi qu’on se dise à quoi bon cette lecture de signes fragmentaires, là où il suffirait de voir Moulay Ahmed a effacé toute démarcation entre la photographie et la peinture qu’il pratique également, les photographies sont donc comme autant de toiles, invitant le regard à les traiter comme telles, l’artiste ici, a pris comme matériau privilégié la lumière et son ombre nocturnale, explorant ses virtualités plastiques, ses pouvoirs d’évocation d’éveil à l’invisible dont elle émane. Peinture artiste à la vivre sensibilité particulièrement orientée.
Edmond Amran El Maleh

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