La liberté au banc des accusés

Le poète anglais Byron aimait prendre son vin dans un crâne. Imprimer ses lèvres sur l’os rugueux devait rehausser son ivresse poétique. Etait-il pour autant sataniste ! Le poète de Musset aimait se farder le visage pour avoir la pâleur d’un cadavre. Etait-il pour autant le féal de Lucifer ! L’architecte El Amine Demnati porte une grosse bague en argent, ornée d’une tête de mort, ébranle-t-il pour autant les fondements de la loi musulmane ! Telle autre jeune porte un tee-shirt noir où est imprimé un loup garou aux crocs pointus ou une créature sortant de l’imagination de William Blake, fait-il du mal à autre chose qu’à sa bourse !
Une personne qui fréquente une boîte décorée à la façon d’une grotte est-elle pour autant cannibale ! Qui porte le noir a l’âme noire ! Qui porte le rouge est un suceur de sang ! Qui porte le vert est un agent des extra-terrestres ! Ceci pour dire que les supposées pièces de conviction retenues contre quatorze jeunes musiciens ne prouvent en rien le satanisme des prévenus. L’excentricité est un besoin légitime et ceux qui portent des pendentifs et anneaux biscornus commettent peut-être une faute de goût, mais ne constituent pas un danger pour notre société. Quant au satanisme, le vrai, il ne s’affiche pas. Il est secret et a une partie liée avec les sectes qui exercent un pouvoir. Pour donner des sueurs froides à ceux qui persistent à ne pas libérer les quatorze jeunes, voici un épisode rapporté par Eliphas Lévi dans son livre «Dogme et rituel de la haute magie».
Atteint d’un mal dont aucun médecin ne pouvait découvrir la cause et expliquer les effrayants symptômes, Charles IX allait mourir. Sa mère, qui le gouvernait entièrement et qui risquait de tout perdre avec la mort de son fils, a consulté en vain les meilleurs médecins. L’état du malade empirant de jour en jour et devenant désespérant, on a consulté l’oracle dit “la tête sanglante”. «On prit un enfant, beau de visage et innocent de moeurs», écrit Eliphas lévi, et on le prépare à ce qu’on appelait alors la messe du diable. « A cette messe, célébrée devant l’image du démon, ayant à ses pieds une croix renversée, le sorcier consacra deux hosties, une noire et une blanche. La blanche fut donnée à l’enfant, qu’on amena vêtu comme pour le baptême, et qui fut égorgé sur les marches mêmes de l’autel aussitôt après sa communion. Sa tête, détachée du tronc d’un seul coup, fut placée, toute palpitante, sur la grande hostie noire qui couvrait le fond de la patène, puis apportée sur une table où brûlaient des lampes mystérieuses.
L’exorcisme alors commença, et le démon fut mis en demeure de prononcer un oracle et de répondre par la bouche de cette tête à une question secrète que Charles IX n’osait faire tout haut, et n’avait même confiée à personne. Alors une voix faible, une voix étrange et qui n’avait plus rien de humain, se fit entendre dans cette pauvre tête de martyr. “J’y suis forcé”, disait cette voix. A cette réponse, qui annonçait sans doute au malade que l’enfer ne le protégeait plus, un tremblement horrible le saisit, ses bras se roidissent…» Vous voulez connaître la suite ? N’est-ce pas? Vous n’êtes pas pourtant des adorateurs du Prince des Ténèbres, ni l’imprimeur du livre où est rapporté ce récit et encore moins l’auteur de cet article. Une chose est le goût que l’on peut avoir, de loin, pour une chose, et autre chose est la traversée du chemin qui mène à son application. Les jeunes peuvent éprouver une fascination pour le satanisme, mais de là à égorger des chats et à boire leurs sang, il faut que les faits qu’on leur reproche soient plus forts et plus solides que de simples suspicions. Le seul impair avéré qu’ils commettent consiste peut-être à assourdir les tympans de leurs voisins et à copier trop servilement un look né dans d’autres société.
La dérive vient moins d’eux en tant que jeunes adolescents exposés à tous les risques que du précédent grave que génère cette affaire. Si l’on suit jusqu’au bout la logique des accusateurs, demain le seul habit que l’on portera sera l’uniforme et l’on écoutera seulement la musique qui marche au pas. L’on reprochera aux fans du hip hop qui se balancent trop leurs accointances avec les forces occultes du sol et aux mélomanes d’écouter avec trop de religion la musique classique… Quant à la suite de l’histoire de Charles IX, on verra après la libération des jeunes.

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