La ligne noire du peintre Houmaine

Nous aimons la peinture qui n’est pas simple, nous aimons la peinture qui ne sent pas le procédé, nous aimons la peinture où nous devinons une joute entre le peintre et ce qu’il cherche à peindre, nous aimons la peinture où rien ne dérobe à nos yeux les traces d’un combat sans merci… Et bien, si l’on aime cette peinture, on aimera les tableaux de Mahjoub Houmaine.
Mahjoub Houmaine est un peintre semi-figuratif. Il est très attaché à ce qui relève de la facture et de la matérialité d’un tableau. Il appelle «effet de matière» les composantes strictement picturales qui donnent à la toile ses rugosités et ses reliefs. Cet effet, le peintre le rend aussi par la superposition de denses couches de couleurs. Il l’accentue par une toile marouflée.
À l’instar de bon nombre de ses pairs, Mahjoub Houmaine exerce son métier de A jusqu’à Z, prépare lui-même ses toiles, les tend, les enduit de glu, et colle sur la toile initiale une autre toile encore plus épaisse. Au demeurant, La superposition des couleurs dans les toiles de Houmaine s’apparente à un collage que ne fonde pas la conjonction d’éléments disparates, mais d’épaisses croûtes de peinture.
Dans les scènes qu’il figure, le mur ou plutôt la muraille, celle qui date d’au moins trois siècles, revient d’une façon quasi-obsessionnelle. Un homme est généralement adossé contre cette muraille qui occupe l’arrière-plan du tableau. Combien d’hommes se sont adossés contre cette muraille, combien d’histoires y sont inscrites, que d’empreintes y sont tracées ! C’est cette fossilisation, en quelque sorte, de la mémoire individuelle que Houmaine cherche à ranimer dans ses tableaux.
La tente est le second motif prédominant dans les tableaux de Houmaine. La tente souligne parfaitement l’intimité de ceux qui s’y abritent. Le peintre isole ses personnages dans l’espace contigu de la tente pour mieux les rapprocher. Ce colloque de deux, voire de plusieurs personnes, habillées toujours à la mode traditionnelle, est la marque d’une certaine convivialité. On y reconnaît la nostalgie de Houmaine pour un type de rapports sociaux que le train de vie moderne ne permet plus.
Une zébrure, sous forme d’un trait oblique en noir, suggérant le mât qui maintient debout la tente, est visible dans plusieurs tableaux de Houmaine.
Il ne fait pas de doute que le peintre ait tracé ce trait noir à seule fin de rendre la ligne du mât, mais cette ligne noire heurte tellement l’oeil qu’on peut y voir autre chose. Elle segmente en deux parties la toile, isole un ou plusieurs personnages dans un coin, barrant ainsi toute réelle communication entre les personnages peints dans les deux volets du tableau.
Qu’on soit de naguère ou d’aujourd’hui, qu’on soit habillé en djellaba ou à la dernière mode, qu’on vive sous une tente ou dans un spacieux appartement, qu’on fasse partie des nostalgiques du out ou des fans du in, lorsqu’on s’assoit dans une assemblée à côté de personnes bien réelles, et qu’on cherche à saisir quelqu’un, ou à se faire entendre sans fard, un trait noir, foudre infranchissable, nous barre le chemin et nous renvoie à nous-mêmes.
Mahjoub Houmaine est né en 1966 à Rabat. Il est lauréat de la rigoureuse école des Beaux-Arts de Tétouan. À l’aube du troisième millénaire, il continue de peindre des hommes et des femmes résolument traditionnels comme pour faire un pied de nez à l’air du temps.

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