La locomotion du panier

Dire que je me vantais de garder toute ma lucidité pendant la période du jeûne ! J’allais apprendre que le creux de mon ventre est plus impérieux que le plein de mon cerveau. L’année dernière, j’ai traversé le Bou-Regrag pour déménager de Salé à Rabat. Je l’avais fait au mois de Chaâbane. Tout s’est très bien passé jusqu’au jour où d’importants invités allaient venir pour le ftour. Il fallait bien les accueillir dans ma nouvelle maison. L’après-midi, j’ai répété avec ma troupe au théâtre Mohamed V. A la sortie, un ami m’a proposé de me déposer par voiture à la maison. Et c’est tout naturellement qu’on a discuté de la situation du comédien, et du peu d’argent que trouvent dans son portefeuille les voleurs mal inspirés.
Arrivé au marché, j’ai été un peu surpris par l’accueil chaleureux des marchands. Tous s’empressaient de prendre de mes nouvelles, tous s’inquiétaient de mon absence. “Il faut travailler pour vivre. Qu’est-ce que vous croyez ? il est dur le métier du comédien”. Dame, je le pensais ! Au fur et à mesure que mon panier s’alourdissait, mon porte-monnaie s’allégeait.
Chargé avec les fruits les plus divers, les produits laitiers les plus variés et les dattes de trois pays au moins, je me suis allègrement acheminé vers ma maison, avec l’assurance “d’enflammer les joues de ma femme devant nos invités”. J’ai déposé mon panier et mis la clé dans la serrure. Aussitôt qu’elle n’a pas voulu s’introduire, j’ai réalisé mon erreur. J’étais devant la porte de mon ancienne maison à Salé ! Je m’étais donc automatiquement laissé conduire vers le lieu où j’ai vécu plusieurs années. Voilà qui expliquait l’accueil chaleureux des marchands! Il me restait toutefois un sérieux problème à résoudre : faire parvenir à ma femme le panier. L’entreprise était périlleuse en raison de la longue distance, d’une rivière et de l’approche du ftour. Ma femme a failli tomber en syncope quand je lui ai annoncé, par téléphone, que j’étais bloqué avec mon panier à Salé.
Les invités étaient déjà là. Il lui fallait absolument le contenu du panier. Mais comment faire ? Personne ne voudra me reconduire à Rabat une demi-heure avant le ftour. Un taxi, il ne fallait pas y penser. J’ai tout dépensé. Un jeune garçon à bicyclette m’a fait renaître à la vie. Il était près à acheminer le panier jusqu’à Rabat, et il l’a fait en moins d’un quart d’heure. Moi, je suis arrivé bien après le ftour et j’ai dit fièrement aux invités que mes fans à Salé m’ont retenu de force là-bas.

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