La maladie du théâtre

Quel spectacle ! Même les plus ouverts à l’audace dans l’expérimentation de nouvelles formes théâtrales en sont sortis bouche-bée. Dans une scène entièrement recouverte de tissus blancs, une comédienne fait les cent pas d’une façon mécanique.
Vêtue d’un sweat-shirt blanc et d’une robe courte de la même couleur, elle se meut comme un appendice dans un décor cliniquement blanc. « Vous ne comprenez pas ! » est la première phrase qu’elle adresse au public. Et puis, elle dit « ma vie entière est une maladie ». Les projecteurs s’éteignent pour que des images vidéos projetées contre l’écran au fond de la scène soient visibles. Un générique comme dans un film est précédé par le titre du spectacle « Maladie ».
Les amoureux du cinéma de John Cassavets reconnaissent tout de suite les images de l’un de ses longs-métrages, de même qu’ils identifient son actrice fétiche, Gina Reynold. Cette dernière est toujours montrée de dos. On ne voit jamais son visage. Au demeurant, le spectacle dispense des images d’une grande plasticité. La comédienne, Anna Mortley, tourne le dos aux spectateurs pour regarder le personnage de la vidéo. Elle double l’image de son dos de celle de son ombre. De telle sorte que le spectateur voit trois personnages de dos : en plus de la comédienne et son ombre, celle du film. «La maladie», un texte de Tanguy Viel, raconte le long combat d’un personnage avec un mal imminent. Il entretient avec ce mal un dialogue continu.
La maladie complètement personnalisée en devient une force à l’intelligence supérieure, contre laquelle il n’y a rien à faire, et qui finit un jour ou l’autre par s’emparer de nous. Le délire du personnage, de même que tout ce qu’il entreprend se ressent de son combat avec la maladie. «Nous avons cru pendant longtemps que les hommes étaient les seuls êtres doués d’intelligence, mais c’était sans compter avec les maladies qui sont les organes mêmes de l’intelligence. L’intelligence humaine, ou ce qu’on nomme comme tel est un don fait par la maladie à l’homme pour mieux ruser», dit la comédienne. Ce combat va la mener à multiplier les déménagements et les déplacements dans l’espace pour fuir la maladie. Elle va également tenter de se battre contre l’empire du blanc clinique en affectionnant l’usage d’objets rouges. Le contraste du rouge vif et du blanc dispense une grande plasticité sur scène.
D’autre part, l’on ne sent pas de hiérarchie dans le spectacle. Tout présente le même intérêt. Le jeu, le texte, la lumière, le son et l’image sont pareillement producteurs de sens. Bien plus, l’on ne peut même pas dire que la comédienne a plus de présence que les objets qu’elle manipule, la musique électronique ou l’image vidéo. L’exploitation égale, du point de vue de la hiérarchie, de tous ces médiums fait en sorte que l’on éprouve que l’on ne se trouve pas tout à fait en face de théâtre. Véronique Caye, metteur en scène de « La maladie », s’en défend. Elle dit : « C’est un spectacle inclassable, mais qui reste pour moi du théâtre. À partir du moment où il y a une prise de parole sur scène, c’est forcément du théâtre. » Parole, mais aussi jeu corporel. La comédienne Anna Mortley est une danseuse contemporaine à l’origine. Elle a écumé la scène par sa présence corporelle.
Cet engagement physique est à l’unisson de son combat avec la maladie. À un moment de la pièce, elle enlève son sweat-shirt et demeure « habillée en bref », selon l’expression de l’écrivain Jean Echenoz. Ce qui a arraché ce commentaire à un spectateur, vraisemblablement désorienté par la contemporanéité du spectacle : « Mais qu’est-ce qu’elle a celle-là à nous montrer le fond de sa culotte ? »

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