La planche de salut de l’architecture

La planche de salut de l’architecture

C’est la faute au chiffre cinq. Un concours national a été lancé par la Commune urbaine de Sidi Belyout en 2002. Il visait la transformation de l’un des plus anciens bâtiments de Casablanca en Centre d’art. Dar El Makhzen, située à proximité du boulevard Houphouët-Boigny au coeur de la médina de Casablanca, est l’objet du concours. D’une superficie de 3715 m2, ce Centre d’art devait changer les habitudes des habitants, en leur offrant un espace doté d’une salle de spectacle polyvalente, d’une galerie pour les expositions, d’une bibliothèque, d’une vidéothèque et d’une discothèque. Cinq cabinets d’architectes ont déposé leurs dossiers dans les délais, et tout allait pour le mieux jusqu’au jour de la cérémonie de remise des prix qui a eu lieu le 20 janvier 2003 au siège de la commune de Sidi Belyout. Le premier prix a été attribué au groupement Mohamed Berrada et Raouf Arabany. Des chuchotements ont accueilli sa proclamation. Les quatre autres concurrents montraient du doigt des panneaux où étaient exposés les plans de la Maison des Arts. Tous les participants en présentaient cinq, sauf le groupement primé auquel faisait cruellement défaut une planche. Les quatre groupements ont ensuite adressé une lettre de protestation au président de la commune urbaine de Sidi Belyout, au Wali de Casablanca, à l’Ordre des architectes et aux membres du jury. Dans cette lettre, ils en appellent à l’application du règlement des concours d’architecture. L’article 8 dudit règlement est, en effet, clair : « les plans d’architecture seront présentés en 5 panneaux format A0 (840 x 118,8) ». L’article 12 est franchement menaçant : « Tout projet incomplet ou comportant des pièces en défaut ou en excès par rapport à celles définies par le règlement sera écarté». Les signataires de cette lettre de protestation se défendent d’être des maniaques de l’application du règlement. « Ce n’est pas un vice de procédure, l’une de ces broutilles qui sert seulement à enquiquiner le monde. Il faut se rendre de ce qu’est un projet comme la Maison des Arts. C’est deux mois de travail jour et nuit ! Et les architectes qui ont remporté le premier prix n’ont pas fait le 1/5 ème du boulot », nous déclare, sous le couvert de l’anonymat, l’un des participants au concours. Cette situation crée en fait un déséquilibre qui n’est pas avantageux aux candidats qui ont réalisé cinq planches, dans la mesure où ils auraient mieux soigné leur dossier s’ils avaient disposé de plus de temps. Comment ont réagi les membres de la commission à l’absence de la cinquième planche, le jour de la remise des prix ? Rachid Andaloussi, qui en faisait partie, nous a déclaré : « nous n’avons relevé aucune anomalie dans le dossier des lauréats. Quand nous avons été informés de l’absence d’une planche, nous nous sommes adressés aux architectes qui ont reçu le premier prix. Tout le monde pourra vous confirmer qu’ils sont venus avec cinq planches sous le bras ». Effectivement, toutes les personnes interrogées confirment que les architectes primés « ont réalisé, après coup, le cinquième panneau ». Les travaux de construction du Centre n’ont pas encore démarré, mais l’affaire prend une nouvelle tournure depuis le mercredi 25 septembre 2003. L’Ordre des Architectes du Conseil Régional du Centre a tranché. Son président Azzedine Nekmouche l’a confirmé à ALM. « J’ai adressé au président de la commune de Sidi Belyout une lettre l’informant de l’erreur commise par la commission technique ». Cela est d’autant plus louable de la part d’Azzedine Nekmouche qu’il a fait partie des membres de la commission technique qui a évalué les dossiers. Il n’a aucun mal à admettre que l’erreur a été commise « par inadvertance et qu’elle porte préjudice aux autres concurrents». Dans cette lettre, il a été demandé au maître d’ouvrage de revoir le concours de façon soit à dédommager les signataires de la lettre de protestation, soit à relancer le concours. L’architecture au Maroc demeure le domaine privilégié des non-dits et contestations. Il viendrait peut-être le jour où l’on parlera des qualités esthétiques de notre architecture, et non pas des scandales qui la fondent.

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