La société des humains

La société des humains

Trois semaines après la terrible catastrophe qui a saigné l’Asie du Sud-Est, les images continuent de hanter les esprits et perturber le sommeil d’une grande partie des quelque huit ou dix milliards d’habitants de la planète Terre. C’est vrai que le Tsunami n’occupe plus l’essentiel des journaux télévisés, mais il n’en demeure pas moins présent dans et à travers chaque détail de la marche de l’univers.
Dorénavant, il y’aura un avant et un après raz-de-marée du 26 décembre 2004. C’est comme cela que l’Histoire de l’humanité s’accroche aux repères des grands événements qui ponctuent l’axe intemporel de la vie. Entre grandes guerres, épidémies, famines et catastrophes naturelles, les chronologies de l’Histoire s’arc-boutent sur les aires géographiques et ères civilisationnelles. Mais l’Histoire se répercutera, à partir de cette tragédie, pour les générations futures sur un tout autre mode et à travers d’autres voies. D’abord, parce que c’est la première fois que dans les annales de l’humanité, des millions d’hommes et de femmes ont assisté, en direct et étapes par étapes, à la mort horrible et impitoyable de plus de 150 000 personnes. Des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, de jeunes, de vieux, de blancs, de noirs, de jaunes, de riches, de pauvres, de puissants, d’humbles, de célèbres, d’anonymes, de croyants, d’athées, d’animistes, d’agnostiques ont été engloutis par la vague déferlante des profondeurs tourmentées de l’océan en colère. Diffusées en instantané, les images du Tsunami pleuvaient de tous les satellites et de tous les faisceaux. Jamais les nouvelles technologies n’ont été aussi puissantes, aussi précises et aussi efficaces. Jamais la télévision n’a été aussi émouvante, aussi vraie et aussi près de la réalité.
Jamais la détresse des démunis n’a été aussi poignante, aussi cruelle et aussi humiliante. Jamais l’odeur de la pestilence n’a été aussi suffocante, aussi nauséabonde et aussi envahissante. Jamais la nudité de l’homme n’a été aussi insupportable et aussi humiliante. Jamais de notion de village planétaire n’a été aussi vraie ni aussi réelle. Si pour les grands gouvernants du monde, il a fallu quelques heures, sinon quelques jours, pour décider de la nature de l’aide à apporter aux sinistrés, les citoyens du monde se sont instinctivement fédérés dans la plus impressionnante des symphonies de la solidarité planétaire et universelle. Qualifiée de pingre par l’opinion et la presse américaine, l’administration Bush multipliera par dix les 30 millions de dollars qu’elle avait initialement prévue. En Europe, l’élan du coeur allait s’emparer de toutes les bourses. C’est vrai que l’Europe a payé un lourd tribut en vies humaines au Tsunami. C’est vrai aussi que s’il n’y avait pas eu autant de touristes français, allemands et scandinaves dans cette région du monde, la couverture médiatique aurait été autre. Mais rien ne prouve que cela aurait influencé cette émotion qui a envahi le coeur des hommes.
Des grandes ONG aux petites associations de quartier, la solidarité s’est exprimée et continue de s’exprimer. Les Marocains ont évidemment souffert de la souffrance des millions d’Indonésiens, de Sri lankais et de Thaïlandais. Les Marocains auraient aimé aussi vivre au rythme de la mobilisation de la société civile nationale pour une quelconque opération qui aurait permis aux citoyens de contribuer, selon leurs moyens, à cet élan planétaire. C’est vrai que la logistique, les moyens et le charisme des différentes composantes de la société civile ne sont pas suffisamment solides pour une telle entreprise.
Mais c’est vrai aussi que ces arguments ne justifient pas qu’on puisse s’extraire ainsi de l’humanité entière. C’est vrai aussi que notre incapacité à nous associer au reste du monde aurait pu continuer à passer inaperçue, comme celle de beaucoup d’autres pays arabes. On aurait alors simplement fait partie de ces pays qui compatissent par l’émotion et le chagrin. Mais comme à l’accoutumée, il a fallu qu’on se fasse remarquer et de la façon la plus pernicieuse qui soit. Que l’organe d’un parti politique prenne en otage notre peine et notre désarroi devant le drame de ces millions de Thaïlandais, de Sri Lankais et d’Indonésiens pour se délecter, au nom de la plus fallacieuse des démagogies extrémistes et haineuses, est la pire des gabegies intellectuelles et morales. Cela relève du crime contre l’humanité. Cela mérite les sanctions qui s’imposent. Cela est inadmissible au nom de toutes les valeurs que nous défendons, pour lesquelles nous militons et auxquelles nous croyons. Ceux qui pensent ou croient de telles balivernes portent atteinte au fondement même de notre religion et de ses valeurs de clémence et de miséricorde. La place qu’ils occupent doit dorénavant être celle qu’ils méritent : au ban de la société des humains.
La société des humains, celle qui réagit avec dignité et générosité contre l’adversité et face à la tragédie, ne peut tolérer que des individus de cette nature continuent de sévir, d’endoctriner les âmes fragiles et polluer l’air que nous respirons. Il est temps de résoudre cette équation. Les voies à emprunter sont claires depuis que la majorité des Marocains s’est exprimée sur ses choix et ses espoirs de vie digne et libre.

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