La traduction et la fidélité au texte

Une évidence : depuis que le monde est monde, depuis que les hommes, pour une raison certainement mythique, parce que mystérieuse et enchanteresse, parlent divers idiomes ou langues pour communiquer au sein de leurs communautés respectives, il est reconnu à la traduction, et à elle seule, cette grande et vaste prérogative de faire communiquer entre eux les communautés et les gens de communautés diverses, de manière très empirique et pratique, c’est vrai, mais avec des résultats tout à fait opérationnels et efficaces. Comme Monsieur Jourdain de la comédie qui faisait de la prose sans s’en rendre compte, les gens, pour peu qu’ils aient eu accès à deux langues ou plus, et quelle que soit la qualité de la maîtrise, plus ou moins inégale, qui a été la leur dans l’une ou l’autre de ces langues, ils ont de tous temps pratiqué la traduction comme nécessité de communiquer, pour commercer, échanger des propos sur la pluie et le beau temps, se traiter de noms d’oiseaux, se séduire, se chamailler, se réconcilier, etc. Le tout se faisant, le plus souvent sans états d’âme particuliers, ni angoisses notables ; en fait avec beaucoup moins de peine que celle dont vont faire montre, a posteriori, les « théoriciens » de la traduction qui finissent par parsemer toutes les voies d’embûches d’«intraduisibilté» et d’impossibilités de communication. Ce décalage entre une pratique pragmatique et nécessaire, d’une part, et de l’autre, une prise de tête souvent très en retrait par rapport à cette pratique s’explique en premier lieu par la suprématie, absolument arbitraire et très peu justifiée, qu’a acquise l’écrit sur l’oralité, pour des raisons élitistes et historiques qui ont fait de l’écriture un apparat de sérieux et de recevabilité, alors que l’oralité a gardé un statut infériorisant, pour la simple raison qu’elle est fugace et difficile à fixer. De là vient un malentendu très préjudiciable à tout ce qui à trait à la culture en général et à la circulation des idées et de modes d’expression en particulier, en érigeant l’écrit comme le seul mode descriptible et « vrai » par la force des choses. Pourtant, même en matière d’écrit, et quoiqu’on dise sur les imperfections de la traduction, un lecteur arabophone ou francophone, par exemple, n’a accès à des oeuvres intellectuelles en général et littéraires en particulier, anglophones, ou plus encore originalement écrites en russe, japonais, chinois ou iranien, autrement que via la traduction. La notion de « fidélité » en traduction, liée exclusivement à la linéarité de l’écrit, à bien regarder, est en définitive une notion très métaphysique, qui n’a pas ce degré de gravité et d’angoisse qui parcourt le discours sur la traduction, qui lui, est très contrarié et souvent déphasé par rapport à la pratique réelle des choses. La pluralité et l’intégration des modes d’expression, de plus en plus mise en évidence par le multimédia qui allie écrit, son et image dans un même mode de signification et de production de sens donne une autre dimension au discours sur la langue et, partant, sur la traduction, en le libérant d’abord du carcan de la seule approche trans-linguistique étriquée et l’installer réellement au plus près du vaste domaine dont il est question quand on parle des canaux de circulation des vécus et des idées universels.

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