La voix de l’émotion

Un artiste engagé, Edmond Amran El Maleh (écrivain).
Rien n’est plus difficile quand on a perdu un être cher que d’en parler. On ne souhaite qu’une chose: que le silence et la dignité enveloppent sa mémoire. Il faut balayer la banalité des hommages quand un être cher est perdu. C’est donc à contrecoeur que je vais m’exprimer. Je veux d’abord souligner que Simohamed a lutté pendant des années, avec un courage admirable, contre la maladie. Il a lutté dans le silence, en multipliant les initiatives artistiques pour assurer les frais d’un traitement coûteux. Et ce dans la dignité et face à l’indifférence des autres. Mohamed Kacimi est un grand peintre. Il est connu en Afrique, en Europe et en Orient. Dans l’histoire de la peinture marocaine, il est l’un des rares qui font qu’elle avance, se développe et se trace continuellement de nouveaux chemins. À la fois peintre et poète, il n’établissait pas de distinction entre les deux pratiques, mais les engageait dans un dialogue où chaque forme s’enrichit de l’autre. Simohamed portait un regard lucide sur la situation de l’artiste dans une société traditionnelle. Il n’a cessé d’analyser la confrontation entre modernité et tradition au Maroc. Récemment, et ma douleur n’en est que plus grande, nous nous étions concertés au sujet de l’exposition de ses oeuvres à Marrakech. Je devais passer quelques jours chez lui pour écrire les textes. Là, j’ai pu mesurer que Kacimi était un être déchiré par la tragédie en Palestine, en Irak. Il a posé avec une acuité extrême la question du rôle d’un artiste dans une société. En même temps qu’il était un militant convaincu, il ne voulait rien sacrifier de son art à son engagement. Il a témoigné de son époque, mais avec des moyens spécifiques à la peinture. Kacimi a réussi à fondre ces deux irréductibles : l’engagement social et l’art. Il a témoigné sans illustrer, un peu à la manière de Picasso qui a dénoncé les horreurs de la guerre mais dans Guernica, un tableau très dense sur le plan plastique. Pour finir, je voudrais lancer un appel aux plus hautes autorités du pays pour qu’elles conservent sa maison et son atelier à l’état. Avec l’accord des héritiers, il faudrait en faire un lieu vivant de l’art, et une étape incontournable pour qui veut regarder les peintures de Kacimi.
Une fondation pour les futures générations, André Azoulay (Conseiller de SM le Roi).
Ma relation avec Mohamed Kacimi s’est construite autour d’Essaouira. Il était très attaché à cette ville et au souffle de liberté qui la rend chère à de nombreux créateurs. Mohamed Kacimi réagissait avec beaucoup de bonheur à ce que représentait Essaouira. L’été dernier, il a consacré l’un de ses derniers textes à cette ville. Avec sa mort, nous perdons un de nos plus grands artistes. Son oeuvre est immense. D’autres sauront mieux en parler que moi. Quant à son auteur, il était d’une grande modestie. Toujours curieux par rapport à ce qui l’entourait. Engagé dans des combats qui sont également les nôtres. Des combats pour la dignité de chacun ! À ce grand artiste qui était aussi un grand homme, je souhaiterais qu’on donne très vite un espace, digne de son oeuvre. À cet égard, je me sens très impliqué et n’épargnerais aucun effort pour que naisse un musée ou une fondation, qui en même temps qu’il conserve l’oeuvre, soit un lieu ouvert au grand public. C’est la meilleure façon de transmettre aux générations montantes la leçon de Mohamed Kacimi.
Un parfait autodidacte, Fouad Bellamine (peintre).
Pour ceux qui l’ont connu et aimé, le vide qu’en disparaissant a creusé Mohamed Kacimi ne peut se masquer ni avec des larmes ni avec des mots : larmes et mots, en face d’un pareil vide, se vident d’eux-mêmes de tout contenu. Mohamed Kacimi est la parfaite illustration de l’autodidacte qui se forge une personnalité hors-pair. Il a su tracer son chemin, en marge des sentiers battus. Peintre jusqu’à la moelle, il ne se fermait pas pour autant à d’autres formes plastiques comme le happening et l’installation. Son oeuvre restera présente. Elle est fondamentale parmi celles des peintres de la deuxième génération. Dans ses peintures, il a posé des questions substantielles à la réalité de l’homme. De ses angoisses, sa solitude. Je pense que les préoccupations de l’artiste s’imprimaient sur son oeuvre. Mais que l’homme figuré soit angoissé ou esseulé ne signifie pas que Kacimi se détournait de la vie. Il aimait la vie, et s’y est accroché de toutes ses forces. Il a gardé intacte sa boulimie de travail et de vivre jusqu’aux ultimes moments de sa vie. L’homme est parti, l’oeuvre est là. Elle ne consolera pas ceux qui ont connu et aimé Kacimi. Il serait beau de pouvoir se dire qu’il demeure présent par ce qui est issu de sa tête et de ses mains. Mais ces présences qu’il a fait surgir sont si fortes qu’elles font ressentir encore plus durement son absence.
Le sens de l’amitié, Hassan Nejmi (poète).
Mohamed Kacimi a commencé par écrire de la poésie et de la prose avant de s’acheminer vers la peinture. À Rabat, il habitait au siège de l’Union Marocaine des Ecrivains, du temps où Mohamed Aziz Lahbabi en était président. Il peignait dans «La Maison de la pensée». Ceci pour dire que si Kacimi est connu en tant que peintre, sa relation avec l’écriture est antérieure à la peinture. C’est en raison de cela qu’il a tissé des liens d’amitié très solides dans le milieu des poètes et des écrivains. Je voudrais souligner que Mohamed Kacimi ne militait pas en spectateur. Il mettait la main à la pâte. Il a dessiné un nombre de logotypes et d’affiches impressionnants pour les associations et les syndicats. Le logo de l’Association Marocaine des Droits de l’Homme, c’est lui. Celui de la Jeunesse Itihadie, également. Il a dessiné de façon bénévole les affiches de la CDT, à l’occasion de la fête du travail. C’était également un pétitionnaire imbattable. Son nom figurait en tête des listes de très nombreuses pétitions. Kacimi avait le sens de l’amitié. Il avait beaucoup d’amis, mais il faisait sentir à chacun d’eux qu’il occupait une place exceptionnelle dans son coeur. L’amitié était une valeur essentielle pour lui. Il était passionné des échanges intellectuels, du débat et du partage. Il avait aussi l’aptitude de créer des projets en commun avec son vis-à-vis, en l’invitant vers de nouvelles perspectives. Il était modeste, simple, clément. Je ne lui connaissais pas d’adversaire, parce qu’il n’entrait jamais en conflit ou en rivalité avec les autres. Je serais même tenté de dire qu’il n’avait pas d’ennemis. Sa mort intervient à un moment critique pour moi. Peu de temps après celle de fqih Basri qui était proche de mon coeur. En ces temps d’incertitude, la perte de Kacimi est cruelle. J’aurais eu tellement besoin de son amitié, en ce moment.
Un de mes dialoguistes préférés, Abdelkbir Khatibi (écrivain).
Mohamed Kacimi était un être singulier. Un artiste d’une grande qualité, reconnu depuis longtemps sur le plan international. Il est à la fois peintre et poète. C’est également un intellectuel responsable. Ses engagements en faveur de la question des droits de l’Homme, de la Palestine ou contre la guerre de l’Irak sont connus de tous. Il était donc à la fois rêveur et responsable, en ce sens où il avait la préoccupation du beau sans pour autant s’aveugler sur les bruits qui déchirent le monde. Avec sa mort, je perds un ami. Un interlocuteur ouvert d’esprit. Nous n’étions pas toujours d’accord, mais nos divergences n’ont jamais tué le dialogue. Mohamed Kacimi est un de mes dialoguistes préférés. C’est précieux, parce que je perds un ami avec qui je pouvais avancer, sachant pertinemment que nos divergences n’entraîneraient jamais la faillite de nos échanges. Mohamed Kacimi ne participait jamais aux querelles des artistes. Il proposait des idées, mais se tenait à l’écart dans son atelier en travaillant. Il était constructif. Aimé de tous, en raison de ses qualités de dialoguiste.
Qu’est-ce qu’il va nous manquer !, Sylvie Belhassan (directrice de la Villa des Arts).
Je l’ai rencontré en 1972, à l’occasion d’un vernissage à la galerie “L’Atelier”. Je l’admirais, je l’aimais. Je l’admirais, parce qu’il avait un courage incommensurable par rapport à sa maladie. Il n’a jamais baissé les bras, ne s’est pas cantonné dans une attitude de patient. Il est resté créateur jusqu’au bout. Il ne parlait que de projets. Il nous rassurait tous sur sa santé par son énergie ! On en oubliait presque qu’il était gravement malade. Il a si bien lutté contre la maladie que sa mort a pris de court tout le monde. Son corps a lâché d’un seul coup ! Kacimi va laisser un immense vide. Il était fédérateur, il nous réussissait à nous réunir autour de quelque chose. C’est dur de le perdre ! Les mots sont insuffisants pour dire notre peine. Qu’est-ce qu’il va nous manquer ! Je n’ai pu m’empêcher de me dire avec quel autre artiste plasticien, nous aurions ressenti la même douleur, et bien, il y en a vraiment très peu. Il faut du temps pour mesurer l’immensité du vide que laissera Mohamed Kacimi dans les arts plastiques au Maroc. Pour l’heure, je ne peux parler qu’avec la voix de l’émotion. Et la phrase que je ne cesse de répéter depuis que j’ai appris cette atterrante nouvelle : qu’est-ce qu’il va nous manquer !
Un homme mystérieux, Miloud Labied (peintre).
Notre amitié remonte à 1963. Nous avions alors pris part à un voyage, organisé par le ministère de la Jeunesse, en vue de visiter des musées en Allemagne. Il est toujours difficile de dire en peu de mots ce que l’on sait d’un être perdu. Nous inclinons également dans ces circonstances à dire du bien des morts. Je vais tâcher de parler à la fois avec l’émotion que j’éprouve après la perte d’un ami, mais sans m’éloigner de la vérité. D’aussi loin que je me souviens, Kacimi a été un homme mystérieux. Il ne m’a jamais entretenu de sa famille. C’était le sujet tabou par excellence, et je n’osais pas de mon côté l’aborder. J’ai été très surpris de découvrir, à l’occasion des obsèques, qu’il a des soeurs et des frères. Je l’ai toujours connu seul ! En dépit de nombreuses amitiés, Kacimi m’a donné l’impression d’être un homme solitaire. Autre détail qui me semble caractériser Kacimi, son sens très aigu de l’écoulement du temps. Il menait un combat contre le temps pour réaliser des projets relatifs à la peinture, la poésie et même le théâtre. Le temps lui a manqué pour aboutir tous ces projets. Mohamed Kacimi est un vrai peintre, l’un de ceux qui ont donné ses lettres de noblesse à la peinture au Maroc. Il comptait ! Avec sa mort, il y a au Maroc un artiste très important en moins.

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