«L’activité artisanale, un champ immense»

Aujourd’hui le Maroc : A quand remonte votre intérêt pour l’artisanat comme un art?
Edmond Amran El Maleh : Historiquement parlant, c’est ma défunte épouse qui a été la première à s’intéresser à l’artisanat sous l’angle de l’art. Son texte est paru dans la revue «Horizons maghrébins». Elle a montré comment en Europe, et particulièrement en Italie où l’art a connu un grand essor, la distinction entre art et artisanat n’existait pas. Cette séparation est intervenue assez tard en Europe. Elle est allée de pair avec l’évolution de l’art, de la peinture en particulier. Cet essor a provoqué la quasi-disparition de l’artisanat.
Et au Maroc ?
Au Maroc, on reprend, selon une habitude bien ancrée chez nous, ce qui nous vient de l’extérieur… Il y a l’artisanat et il y a l’art, essentiellement la peinture. On a tout de suite établi une sorte de hiérarchie entre l’artisanat qui est proche du peuple et une forme supérieure qui serait donc l’art.
Cette supériorité de la peinture sur l’artisanat est récente, l’histoire de l’art, elle-même, est récente au Maroc.
Oui, relativement !
Si on restreint cette histoire à la peinture et à la sculpture, elle est récente.
Oui, si on veut. Il faut garder à l’esprit que les travaux de l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca étaient sensibles à certaines formes artisanales. Cette école n’avait pas de mépris pour l’artisanat. On ne peut pas rendre les artistes responsables de ce mépris. Il y a beaucoup d’artistes qui ont travaillé avec les artisans, ne serait-ce que Kacimi avec les teinturiers de Marrakech. L’important n’est pas seulement de prendre acte du partage entre artisanat et art, avec les précautions que je viens d’émettre. L’important, c’est de voir en quoi précisément l’artisanat a la même dignité que l’art.
Est-ce que vous avez des éléments de réponse ?
Oui, bien sûr ! D’abord, c’est tout le champ de l’activité artisanale, qui est un champ immense, qu’il faut envisager. Il ne faut pas seulement focaliser sur les tapis… Le champ de l’artisanat comprend les bâtisseurs des ksours, les potiers, les tisserands… Il y a une production énorme ! Cet artisanat s’adresse à la culture populaire ; et qui dit culture populaire, dit culture nationale. Chez nous, il n’y a pas une culture bourgeoise… Je peux parler d’art parce qu’il y a créativité. Créativité dans les formes, toutes les formes (les poteries, les bijoux…), partout où il y a des formes. Il y a un langage des formes et il y a un langage des signes. Le peintre qui assure le mieux le passage entre les formes populaires et les signes, c’est Cherkaoui. Farid Belkahia a aussi travaillé dans ce sens-là. À côté des formes, il y a aussi le langage de la couleur. C’est là où on rejoint les tapis et l’activité des tisserands qui emploient des teintures. Donc, nous avons un vaste champ. Finalement, l’idée qui m’a toujours semblé intéressante à défendre, c’est qu’il y a une esthétique immanente au pays. Elle se trouve partout : dans la cuisine, dans l’artisanat… C’est une espèce de sensibilité esthétique qui s’imprime sur la création artisanale et qui explique que les formes modernes de la peinture s’assument dans la continuité de cet esprit-là.
Est-ce qu’il y a une forme d’artisanat pour laquelle vous avez une affection particulière ?
Oui, je m’intéresse beaucoup à la poterie. La poterie brute des campagnes. J’aime aussi les tissages.
Est-ce qu’il vous arrive de chercher la personne qui a fabriqué la pièce de poterie ou tissé le tapis?
C’est là la grandeur de l’artisanat. Le créateur est anonyme. Les bâtisseurs de cathédrales en Europe avaient à peu près le même statut. Les grands peintres avaient des ateliers, des gens travaillaient avec eux, et l’on ne sait toujours pas si ce sont eux qui ont peint les tableaux ou leurs élèves. Pourquoi voudriez-vous que je cherche la personne qui a fabriqué la pièce ? La pièce m’apprend tout sur cette personne.

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