L’air du ton : Tantale

Pour découvrir le faste de Marrakech, il faut passer par Paris. Cet énoncé n’est pas une énigme proposée à la clairvoyance des lecteurs. Non, notre but n’est pas de rudoyer les méninges. L’affaire est très simple. Ceux d’entre vous, familiarisés avec Internet, ont dû rêver au moins une fois de Marrakech la main sur la souris.
Comment y résister quand Marrakech fait des clins d’oeil irrésistibles sur l’écran des ordinateurs. Des exemples ? Pour 197 euros (2265 DH), on peut passer 7 nuits dans un hôtel, fièrement galonné de 4 étoiles, Le Marrakech. Cette offre comprend un aller-retour par avion depuis Paris + demi-pension.
Et si l’on est du genre à ne frayer qu’avec les hôtels très haut gradés, pas de problème. Avec ses cinq étoiles, l’hôtel Royal Mirage est de nature à satisfaire les plus exigeants. Et il n’est pas cher : 7 nuits + vol + petits-déjeuners. Pour 227 € (2600 DH). Le hic – hélas il y a toujours un hic quand c’est trop beau pour être vrai –, c’est que le Marrakech que l’on promeut sur Internet n’intéresse pas à ceux qui vivent au Maroc.
Mais alors là, pas du tout ! Seraient-ils disposés à faire cadeau de l’avion, à passer un mois studieux pour apprendre l’accent marrakchi ou à arpenter sept fois l’avenue, naguère dite de France, en chantant la dakka pour implorer les saints majeurs de la ville, le nom d’une rue ne change rien à l’affaire. C’est du pays qui lui a prêté son nom qu’il faut venir, autrement ils s’époumonent pour rien. Ils peuvent même changer de stratégie : passer aux menaces, payer des mois à l’avance ou pincer la corde du patriotisme pour s’ouvrir les portes du Sésame, la formule magique opère seulement de très loin. Mais pourquoi ? Serions-nous des galeux, pestiférés, porteurs de mites et autres bestioles microscopiques pour qu’on nous refuse le plaisir de défaire le lit d’un cinq étoiles au même prix que ceux qui viennent de France ?
Quelle absurdité tout de même cette histoire. Elle fait un sacré bras d’honneur à toutes les lois sur la proportion entre la distance et le prix. Ceux qui parcourent plus de 2000 km par avion paient moins cher que ceux qui traversent moins de 200 km, fut-ce à dos d’âne, de mulet ou à genoux. Pour comprendre le mystère de cette aberration, nous nous sommes remis à l’expertise de notre ami et confrère, Adam Wade, responsable du cahier tourisme à ALM. Il fait une entrée fracassante : l’économie ne se soucie pas du bon-sens. Il n’existe pas de tours opérateurs (TO) au Maroc. Or ce seraient les puissants TO, composés d’agences de voyages, de compagnies aériennes et d’hôteliers, qui négocient de bas prix pour les touristes étrangers. La force de frappe de ces grossistes pulvérise les prix lorsqu’ils ont comme argument des centaines de voyageurs qui occupent des nuitées pendant une longue durée. Il n’en est rien ici où les touristes ne se déplacent pas encore en troupeau. Par conséquent, le voyageur marocain est considéré dans son pays comme une brebis galeuse. Ou bien il paie cher pour se faire accepter dans un grand hôtel. Ou bien il passe par Paris pour se mêler aux contingents étrangers. Une impitoyable alternative.

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