Lamia Berrada Berca : «Je voulais évoquer l’enfermement d’une femme privée de libre expression»

Lamia Berrada Berca : «Je voulais évoquer l’enfermement d’une femme privée de libre expression»

ALM : Vous êtes sélectionnée parmi les finalistes pour la 11ème édition du Prix des cinq continents de la Francophonie pour votre roman «Kant et la petite robe rouge», que représente pour vous cette nomination ?
Lamia Berrada Berca : Je suis pour l’instant nominée parmi les 10 romans finalistes de ce Prix sur les 95 romans en lice initialement. Le prix ne sera décerné que le 24 septembre prochain, mais c’est déjà en soi une belle récompense d’avoir été choisie par les quatre comités de lecture francophones pour des qualités qu’il leur appartient ensuite de juger… Savoir que je vais être lue par le prix Nobel de littérature Jean-Marie Gustave Le Clézio ou Lyonel Trouillot, un écrivain haïtien dont j’aime particulièrement l’écriture, me touche déjà en soi énormément…

Comment est née l’idée de cette œuvre sachant que vous explorez le sujet de la burqa ?
Ce récit est né du besoin d’illustrer la phrase d’une élève entendue lors d’un cours consacré à ce fameux texte de Kant, «Qu’est-ce que les Lumières ?». L’élève n’arrivait pas à me formuler d’opinion personnelle, et elle a fini par me dire : «Moi, madame, je n’ai jamais appris à dire je». Je me suis immédiatement rendu compte de la portée capitale d’une telle phrase… Cependant, comme j’écris toujours à partir d’images, j’ai pensé à transcrire la métamorphose intellectuelle et physique de mon héroïne à partir d’un simple vêtement, en transformant cette burka en une robe rouge. A l’évoquer comme un changement de peau, mais également d’état d’esprit…

Quel est le message que voulez-vous transmettre à travers ce roman ?
Je voulais en réalité évoquer l’enfermement symbolique d’une femme privée de libre expression. Car ce récit aborde la réalité de femmes soumises au poids et au carcan de traditions qui les privent du libre arbitre, il ne s’adresse en aucun cas à celles qui l’auraient décidé sciemment. Mais il permet de faire réfléchir toutes les femmes, au-delà du «prétexte» de la burka, au rapport qu’elles entretiennent avec la liberté, avec leur capacité de pouvoir choisir pour elles-mêmes, de décider de leur propre vie. Il s’agit en somme d’interroger derrière chaque femme l’individu libre et entier qu’elles se doivent d’être plus que quiconque pour élever et éduquer à leur tour des êtres conscients et responsables d’eux-mêmes… «Sapere aude», la devise avec laquelle Kant a formulé le siècle des Lumières me semble d’une acuité étonnante dans le monde d’aujourd’hui, où la raison semble si souvent mise à mal..«Ose savoir» est une injonction, un hymne à la connaissance, à l’instruction. Les livres sont de formidables catalyseurs pour transformer les consciences, forger les esprits. Dans le mot «livre», j’entends le mot «libre». C’est aussi l’un des messages de ce récit qui rend hommage en filigrane à ces livres rencontrés par hasard qui peuvent parfois transformer notre vision du monde..

Vous êtes à la fois écrivaine, romancière, professeur de lettres modernes et journaliste, comment est née votre passion pour la littérature française ?
Les livres font depuis toujours partie de mon univers, ils multiplient le réel, ils nous permettent de l’intensifier aussi parfois, de le transcender aussi, et de l’appréhender sous des facettes différentes. La littérature parle de l’humain, elle rassemble en elle la plupart des sciences humaines en abordant des concepts importants de façon détournée, intégrant la philosophie, la sociologie, l’histoire, la psychologie…Voilà pourquoi je la trouve essentielle. Elle est aussi le reflet d’une époque, de ses questionnements, de ses dérives ou de ses aspirations.  J’ai un respect immense pour les grands noms de la littérature qui m’ont nourrie… Cela n’a pas grand-chose à voir avec le journalisme, mais des hommes comme Albert Londres ou le grand reporter polonais Ryszard KapuÅ›ciÅ„ski ont compris depuis longtemps la valeur de l’écriture dans le témoignage rendu. Il existe une façon de faire du reportage qui dépasse de loin le simple journalisme parce que la réalité des faits permet d’interroger une histoire, un vécu, des prolongements auxquels l’écriture littéraire peut donner une consistance d’un autre ordre.

Quels sont vos projets ?
J’ai un troisième récit qui paraît en octobre 2012 à La Cheminante, «La Reine de l’oubli», et qui traite de la maladie d’Alzheimer. Une maladie qui prend de plus en plus de place dans nos sociétés, avec l’allongement de la durée de vie. La littérature imagine le réel tout autant qu’elle le fixe, et tout ce qui a trait à la mémoire ou à l’oubli me questionne, ces questions sont au cœur de la littérature elle-même.

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