L’amoureux de Samira Saïd

Pour me remercier d’un tajine au poulet et au citron confit que j’avais préparé spécialement pour lui, le photographe égyptien Youssef Nabil organisa pour moi une rencontre avec Samira Saïd. Il savait à quel point je l’admirais, et depuis fort longtemps. C’était il y a quelques semaines, à la fin du mois de mai, quelques jours seulement de la sortie du nouvel album de la chanteuse : « Youm Wara Youm ». Il faisait chaud au Caire, mais ce n’était que le début de l’été. On vit beaucoup la nuit là-bas. Samira nous avait donné, à Youssef et moi, rendez-vous chez elle (dans le quartier chic Al-Mouhandissine) en fin de journée. Le soleil se couchait : le Caire se réveillait. Et Samira est apparue : plus petite que je ne l’imaginais, pétillante, sautillant presque dans sa démarche, un corps mince, habitué sans doute au sport et dont les formes sont bien mises en relief (en haut un justaucorps noir, en bas un jean bleu délavé), les cheveux encore mouillés, les yeux immenses, noirs et légèrement maquillés. Une star donc, une superstar même pour des millions de gens. On se lève pour la saluer. Elle sourit, autant par les lèvres que par les yeux – très chaleureuse. On s’attend à ce qu’elle se joue la star capricieuse. Bien au contraire, elle vous reçoit de façon très simple et fait tout pour vous mettre à l’aise.
Impressionné, je l’étais quand même tout au long de cette rencontre. J’écoute Samira Saïd depuis le début des années quatre-vingt. J’étais au seuil de l’adolescence quand sa magnifique chanson « Al Gani Baad Youmin » a bouleversé le paysage de la musique arabe, collégien quand elle frappa à jamais les esprits avec l’inoubliable « Mouch Hatnzel Anak Abadan », en première année universitaire quand elle sortit l’album merveilleux « Khayfa », licencié en littérature française quatre ans plus tard et fredonnant les paroles de son hit « Al-Bal ». Je pourrais bien sûr citer d’autres titres que je ne suis pas le seul à connaître par coeur, la liste serait très longue.
Samira Saïd, c’est l’histoire de toute une vie, de toute une génération. Une artiste d’une intelligence rare qui a toujours su se renouveler, ne jamais tomber dans la facilité, tout en restant fidèle à un personnage-clef qui revient souvent dans ses chansons : la femme forte qui aime passionnément mais qui ne renonce pas pour autant à son orgueil, à sa fierté. Une femme prête à dompter l’homme et à affirmer ses droits dans l’amour, dans la vie. Pour cela elle possède de nombreux atouts, sa voix magnifique, sa malice et son côté joueur. Elle arrive toujours à ses fins, le sourire en plus. Samira Saïd rappelle par ce côté certaines grandes figures du cinéma : un pouvoir de séduction indéniable la rapproche d’elles. Les coeurs chavirent et les fans en redemandent à chaque fois. Samira sait se faire rare et par conséquent augmenter le désir de ses amoureux : un album tous les deux ans quand d’autres en publient jusqu’à deux chaque année mais qui s’oublient vite. Samira Saïd, elle, reste dans les mémoires, et pour toujours. Certains diraient « au top », et avec quel talent, quelle grâce !
Le soleil s’était couché laissant derrière lui le feu dans le ciel. La nuit s’avançait rapidement sur le Caire qui l’attendait impatiemment. Samira était encore avec nous, elle nous montra le clip du single qui allait lancer son nouvel album, un très beau duo avec Cheb Mami, moderne et rythmé, nous demanda notre avis, nous fit écouter d’autres chansons… Elle ne restait pas longtemps à la même place, elle bougeait beaucoup, devant nous, derrière nous, assise, debout, j’avais l’impression parfois qu’elle dansait rien que pour Youssef et moi… C’est une femme dynamique qui a encore des choses à donner, remplie d’une énergie positive et très communicative. Une femme marocaine aussi. Qui rend l’autre heureux intensément.
S’apercevant de ma timidité (il y avait de quoi, ce n’est pas tous les jours que je fréquente les stars), elle eut la générosité de venir à moi, de me faire parler, de s’intéresser au petit garçon que je suis (pour reprendre l’expression favorite de ma mère me concernant).
Encouragé, je finis par trouver les mots justes pour lui dire ma passion, mon histoire avec elle, et même à la faire rire. Ce à quoi elle répondit en guise de compliment : « Tu es délicieux ! » Non, Samira, c’est vous qui êtes délicieuse. À croquer. En sortant de chez elle, heureux comme un gamin, je m’étais promis de cultiver le beau souvenir de cette rencontre. Et pour cela, je n’avais qu’une solution, qu’un seul moyen : les mots ! Écrire Samira Saïd pour l’aimer encore et toujours. Partager avec d’autres un vrai moment de bonheur qui eut lieu sur une terre mythique, non loin du Nil bleu. Non, je ne l’ai pas rêvé !

• Abdellah Taïa

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