L’appartement de l’underground

Une exposition d’oeuvres contemporaines dans un appartement privé. L’expérience existe ailleurs. C’est souvent dans des lieux privés que les expressions d’avant-garde auxquelles l’on résiste, qui n’auraient pas trouvé de débouchés dans des espaces institutionnels, que les choses les plus vivantes se créent. Un jeune homme, Abdellah Karroum, a eu l’idée de réunir deux plasticiens marocains dans son petit appartement. L’espace a été complètement aménagé pour permettre aux artistes d’y travailler et montrer leurs oeuvres.
Cet espace leur a tenu lieu à la fois d’atelier et de lieu d’exposition. Safaa Errouas (née en 1976) et Younès Rahmoun (né en 1975) y ont construit chacun une pièce, une seule, mais de quelle énergie est-elle dotée ! Celle de Safaa Errouas est un assemblage de près de 740 lames de rasoir suspendues à des épingles enfoncées dans un mur blanc. Intitulée «Brisa», cette oeuvre plonge d’emblée le visiteur dans le monde de l’art contemporain. Disons-le sans demi-mesure, c’est une oeuvre forte, intense. L’une de celles dont on se souvient longuement après l’avoir vue. Safaa Errouas a pris le soin d’effacer de chaque lame les inscriptions qui désignent sa marque. Ce travail, long, laborieux et minutieux, a nécessité en moyenne 30 mn pour 10 lames. Que l’on s’imagine alors le nombre d’heures que l’intéressée a passé en enlevant de toutes les lames le nom de l’entreprise qui les a fabriquées.
Dans ce travail, elle s’est souvent taillée les doigts sans renoncer à son projet. L’une des choses les plus curieuses dans cette oeuvre, c’est que chaque lame est enveloppée dans un pansement blanc. La même bande de gaze qui a servi à la construction de l’oeuvre a été utilisée par l’artiste pour soigner ses blessures. Rarement l’on aura vu un engagement aussi total de l’artiste dans son oeuvre. Rarement l’on verra, d’une façon aussi frontale, le prix que réclame une oeuvre à son auteur lorsqu’il s’y donne sans tricherie. Safaa Errouas minimise la gravité de ses entailles. « Ce sont de petites blessures, dit-elle, qui n’ont en rien perturbé le cheminement de l’oeuvre ». Elle a choisi l’angle de la pièce pour la montrer. L’assemblage des lames de rasoirs constitue, au demeurant, une forme. Celle d’une pyramide ou du voile d’un navire. La moindre brise – et c’est ce qui explique peut-être le titre de cette oeuvre – fait bouger les lames. Le blanc qui enrobe les lames se retrouve également dans la pièce de Younès Rahmoun. Intitulée «Kafen» (linceul), cette oeuvre s’inscrit dans la veine d’un travail entrepris par l’artiste depuis des années et qui repose sur le thème de la mort. Sept néons allumés sont enveloppés dans des linceuls. Ils sont disposés par terre. L’artiste précise que cette oeuvre est née du massacre de Jénine, mais qu’elle peut se voir indépendamment de la référence à ce triste événement. Tout y est sacré : le chiffre 7 et l’orientation des néons en direction de la Mècque. L’on verra rarement une pareille relation, déchirure peut-être, entre la religion et l’art.
L’initiative de ce beau projet appartient à un homme qui a fait ses preuves au CAPC Musée d’art contemporain de Bordeaux. Il a organisé dans ce musée, en tant que commissaire d’exposition, des manifestations importantes. Il suffit de citer le nom de Nan Goldin ou de Wolfgang Tillmans pour s’en rendre compte. « J’ai envie de réaliser des choses au Maroc. C’est pour cela que je prête un espace de liberté, sans contraintes d’aucun genre, à de jeunes artistes que j’estime intéressants ». Il a fait son travail de commissaire d’exposition tout en insistant sur le fait que c’est aux artistes que revient le mérite de cette manifestation. Pourtant, que ce soit Safaa Errouas ou Younès Rahmoun, ils sont unanimes à reconnaître l’importance du travail effectué par Abdellah Karroum. « Nous exposons la plupart du temps à l’étranger. Le public marocain a de très rares occasions de voir les oeuvres des artistes qui font de l’art contemporain.
Nous avons travaillé dans cet espace avec le sentiment de faire quelque chose d’authentique, très loin de toute forme d’artifice ». Pareil pour Younès Rahmoun qui dit que c’est Abdellah Karroum qui a pris en charge l’achat du matériel pour la construction des oeuvres. L’exposition dure jusqu’au 27 novembre. Elle est gratuite et ouverte au public. L’on se plaint souvent du peu de manifestations de qualité dans notre pays. Celle qui a lieu dans un petit appartement à Rabat est d’une grande qualité. Et l’on rate un beau rendez-vous avec l’art contemporain en ne s’y rendant pas, d’autant plus que c’est dans l’underground que les choses les plus intéressantes se construisent – peut-être aussi chez nous.

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