Larache : une forteresse cloisonnée

Larache : une forteresse cloisonnée

Vendredi matin, 10h tapantes. La journée s’annonce très chaude à Larache. Le soleil brille. "Here comes the sun", comme disaient les Beatles. Abdelallah R., propriétaire d’une barque, retrouve enfin le sourire. Bientôt, il va dire adieu au chômage technique pour reprendre à nouveau le travail. Son job : le transport. Les barques sont le meilleur moyen pour accéder à la plage de Larache. Une plage réputée pour sa beauté, mais surtout pour sa propreté. Chaque année, cette plage attire des centaines de gens venus des villes et localités avoisinantes. C’est une destination privilégiée des familles. «C’est durant la période estivale que le travail commence pour nous, pour de vrai.
On ne gagne pas beaucoup, mais cela nous permet de survivre. Nos barques ne sont pas faites pour la pêche. Donc, on n’a pas d’autres alternatives que d’attendre l’arrivée de l’été», nous dit Abdelallah. Pourtant, il ne se lamente pas sur son sort. Au contraire, il s’estime chanceux d’avoir cette barque qui lui permet de gagner quelques sous. «J’avoue que c’est un peu difficile. Mais c’est mieux que rien. Trouver du travail à Larache n’est pas évident. Surtout lorsqu’on n’a pas de diplômes. Ce qui est mon cas. Je trouve que j’ai eu un peu de chance d’avoir cette barque que mon père m’a laissée», balance ce jeune homme originaire de Larache.
Mais pour Amal T., une jeune fille âgée de 27 ans, la chance n’a jamais souri. Malgré son Bac option économie, elle n’arrive toujours pas à trouver du boulot. «À part quelques stages, pour la plupart non rémunérés, je n’ai pas pu avoir accès au marché du travail. J’ai plus de chance de décrocher un boulot à Tanger qu’ici. C’est une ville morte. Comment pouvons-nous avoir un travail alors qu’il n’y a pas beaucoup d’entreprises ?», affirme Amal sur un ton furieux. Amal a aussi un autre souci comme la plupart des jeunes habitants de Larache. Il s’agit du problème des langues. Dans cette ville, la deuxième langue n’est pas le français, mais plutôt l’espagnol. Un obstacle qui s’ajoute à leur calvaire.
«J’ai eu, toutefois, quelques opportunités de travail dans des entreprises qui exigeaient la maîtrise du français. D’ailleurs, la langue de Molière n’a jamais été ma tasse de thé. Ça nous arrive souvent de parler espagnol entre copains, mais rarement en français. Je dirais même qu’on n’a jamais parlé en français», raconte-t-elle.
Cela fait des années que la langue espagnole connaît une renaissance assez spectaculaire à Larache. En effet, et contrairement à Tanger, Larache manque d’écoles privées. Les seules écoles ayant une certaine notoriété sont les missions espagnoles.
La majorité des parents se voient ainsi obligés d’inscrire leurs enfants dans l’une de ces écoles. Même les gens non originaires de Larache ont suivi la tendance. Certaines missions exigent que les parents apprennent eux aussi l’Espagnol. Résultat : une génération hispanophone dans un pays arabo-francophone. Difficile d’intégrer donc le marché du travail. Un marché déjà mal au point. Parents et élèves sont conscients du problème, mais ils n’ont pas d’autre choix.
Aziz.K, licencié âgé de 28 ans, a décidé de briser cette malédiction linguistique en optant pour des cours particuliers en français. Son prof, Mme Aïcha G., a été surprise par son niveau de français trop bas. « Au début, c’était une grande surprise. Aziz n’arrivait même à conjuguer correctement les verbes. Pour un licencié, j’ai trouvé cela étrange. Mais au fil des jours, j’ai eu droit à plusieurs cas similaires», raconte-t-elle.    
Le manque d’écoles n’est pas le seul problème dont souffre la ville. En dépit de ses ressources naturelles et son patrimoine culturel  et architectural exceptionnel, Larache manque de tout. «Ici, rien ne change. Les jours se ressemblent. Beaucoup de choses manquent dans cette ville. Il n’y a ni stades pour les jeunes, ni parcs d’attraction,… Pire encore, il n’y a même pas de vrai centre commercial. À part les projets immobiliers qui dénaturent l’harmonie architecturale qui caractérisait la ville, tout reste figé», clame Raja.N, une femme au foyer, mère de trois enfants.
Ce vendredi, il y avait une grève générale au niveau de la commune.
En se levant ce matin, Raja a eu la mauvaise surprise de voir que le sac d’ordures qu’elle avait sorti la veille était toujours là. À Larache, rares sont les quartiers où l’on peut trouver des bacs-poubelles. Les gens se voient ainsi obligés de laisser des sacs pleins d’ordures dans les coins de rues. Et c’est la commune qui s’occupe du ramassage. Mais ce jour-la, pas de ramassage en raison de la grève.
«On n’a même pas droit à des bacs poubelles», s’indigne-t-elle. Et d’ajouter : «La commune ne fait absolument rien alors qu’il y a tant de choses à faire : les rues, les réseaux d’assainissement… C’est malheureux ». 
Ce jour-là, les ruelles de Larache sentaient mauvais. Il y avait des ordures partout. La ville s’est transformée en un grand dépotoir. Larache, telle qu’on la connaît, se meurt petit à petit. Les anciennes maisons teintes en blanc et bleu sont en voie de disparition. Même les murs des maisons, ayant échappées à la fièvre immobilière, ont cessé de briller. Ces murs sont devenus gris…de tristesse. Tristes de voir cette ville au passé flamboyant subir un tel sort.
«L’immobilier ne crée pas de valeur ajoutée. Au contraire, il pénalise l’activité économique. C’est de l’argent qui, au lieu de servir à financer des projets, reste dans les caisses. À Tanger, on a déjà assisté à ce phénomène. Et je peux vous garantir que ce n’est pas très mauvais signe. L’épargne existe, mais elle n’est pas investie», nous explique un économiste.  Pourtant, l’histoire de Larache remonte à l’époque des Phéniciens. Elle s’appelait à l’époque Lixus.
D’après les historiens, Lixus aurait été créée par les navigateurs phéniciens au cours du XIIe siècle avant J.-C.  Aujourd’hui, c’est une ville oubliée malgré son potentiel. Mais cela n’empêche pas les amoureux de se donner rendez-vous au "Playa" (corniche) pour profiter du coucher de soleil. Une fois que les derniers rayons de soleil effleurent l’eau douce de la mer, Larache se transforme d’une ville endormie en une ville animée.
C’est durant la nuit que les habitants de Larache décident de sortir pour prendre de l’air et oublier leurs soucis du jour. Les foules remplissent les rues en un temps record. En familles ou entre copains, ils sillonnent les ruelles d’une ville qui ne se réveille que la nuit. Où vont-ils ? Nulle part. Ils tournent en rond. Une sorte de pèlerinage quotidien comme le décrit Zineb, une jeune lycéenne. « C’est une sorte de rituel. Nous sommes habitués à sortir le soir. Cela nous permet de nous ressourcer. Hélas, il n’y a rien à visiter. Il n’y a pas de théâtre, pas de cinéma. Pas de centre d’attraction non plus. Il n’y a même pas de magasins où l’on pourrait faire du shopping», poursuit-elle.
Une chose est sûre, Larache est encore un chantier vierge qui présente une multitude d’opportunités à saisir. Au lieu d’être une ville touristique attractive, Larache reste une ville enclavée. Même le trafic est minime. Pour prendre un taxi à destination de Tanger, il faut attendre entre 20 et 30 minutes, le temps de trouver six passagers.
«C’est toujours comme ça. Les gens qui se déplacent en dehors de la ville ne sont pas nombreux.
Cela témoigne de l’activité économique de la ville et du niveau de vie de ses gens»,  déclare un jeune homme. «Aujourd’hui, on espère que les travaux d’aménagement de la station balnéaire du port de Lixus, lancés par Sa Majesté le Roi Mohammed IV, permettront de doper l’activité touristique», conclut-il. L’aménagement de cette station a nécessité des investissements de l’ordre de 5,6 milliards DH, dont 1,4 milliard DH sous forme d’investissements in site et 560 millions DH sous forme d’investissements directs réservés à la création d’une unité hôtelière d’une capacité de 330 lits, de 245 villas de 1470 lits et de deux parcours de golf. Par ailleurs, le célèbre Borj Saâdiyine, cette forteresse qui surplombe la falaise de Larache, retrouvera une nouvelle vie avec son réaménagement en établissement touristique de haut standing par un opérateur espagnol spécialisé dans le tourisme culturel.
Ici, tout le monde attend avec impatience la concrétisation de ces projets. Larache est aujourd’hui une grande forteresse qui emprisonne ses habitants. Une forteresse que même l’espoir trouve des difficultés à assaillir. Un espoir qui, pour les jeunes du moins, se résume en un mot : l’évasion. L’évasion par tous les moyens, y compris les fameuses pateras.

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