L’Arlésienne, version palestinienne

Une jeune femme palestinienne rencontre un jeune homme. Elle a 18 ans. L’homme en question lui promet de passer le soir pour demander sa main à ses parents. Enthousiasmée, Aïda se noie dans des préparatifs gigantesques pour réserver un accueil royal à son élu. Il ne vient pas.
Aïda ne perd pas l’espoir de le revoir. Elle vit avec sa famille dans un camp de réfugiés en Cisjordanie. Le temps passe et elle l’attend toujours. 20 ans sont passés sans qu’elle n’obtienne la moindre nouvelle de son disparu. Aïda a 38 ans. Elle se promène dans la rue et aperçoit de loin son promis disparu. Elle lui fait un geste plein espoir auquel il répond par un signe approbateur : il viendra chez elle ce soir. Il passera sans faute entre 20 et 21 heures. Aïda renaît à la vie. Elle informe toute sa famille de la venue de son sauveur. Elle n’a pas attendu vainement toutes ses années, il va venir ! Le père, la mère, les frères, les soeurs, tout le monde met les petits plats dans les grands.
Une fois les préparatifs achevés, la famille attend pendant une heure l’arrivée du fiancé. Chacun réalise qu’il attend quelque chose du revenant. Chacun nourrit des espoirs en fonction de ses attentes. Ce n’est plus une question de mariage, mais une attente qui implique tout le monde. Chaque membre de la famille espère vaguement de cet homme une solution à ses problèmes. Au fil des minutes, l’inquiétude remplace peu à peu l’espoir. À la question « quand va-t-il venir ? » se substitue l’angoissante interrogation : « et s’il ne vient pas ? » Cette angoisse pousse chacun des protagonistes à prendre conscience de son destin. Le salut ne vient pas d’un incertain fiancé, d’une Arlésienne, mais du fait que chacun d’eux assume pleinement sa condition. Le fiancé déçoit une fois de plus les attentes de Aïda. On saisit immédiatement les enjeux de l’attente de cette famille, et par extension de tous les Palestiniens. Il ne faudrait pas qu’ils attendent leur salut d’un aléatoire messie, mais qu’ils comptent sur eux-mêmes pour trouver la voie de leur destin.
C’est ainsi qu’on peut brièvement résumer la trame de « Adbitou assaât » (Réglez vos montres), une pièce de Mahmoud Diab, mise en scène par le Marocain Najib Ghallale, et qui se joue actuellement au théâtre Al-Kasaba à Ramallah.
Najib Ghallale a travaillé pendant trois mois d’affilée avec des acteurs palestiniens pour monter cette pièce. «Nous avons répété dans les pires conditions qu’a connues le théâtre palestinien. Nous avons dû surmonter le bouclage, les mesures vexatoires des soldats, les bombardements…», dit Najib Ghallale. Comme plusieurs acteurs résidaient à Jérusalem Est, Ils ont eu à surmonter d’innombrables difficultés relatives au passage à Ramallah. «Nous avons composé avec les absences répétées des acteurs aux répétitions», précise Ghallale. Il ajoute : «A une semaine de la première, le bouclage était total dans les territoires. J’ai voulu maintenir la représentation, parce qu’il fallait absolument résister».
Le 8 décembre 2001 «Adbitou assaât » a été joué pour la première fois au grand théâtre de Ramallah. Les organisateurs pensaient que les gens n’oseraient pas quitter leurs maisons en raison des bombardements. Pourtant les Palestiniens sont venus en masse. La salle était archi-comble, et elle ne désemplit pas depuis trois mois.
Une belle victoire de la culture sur la supériorité militaire des Israéliens.

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