L’art de la guerre

Trois décennies de guerre au Mozambique ont semé, dans ce pays, une quantité d’armes impressionnante. Les années les plus meurtrières ont été celles de la guerre civile qui a duré 16 ans : de 1976 à 1992. D’anciens colons portugais, soutenus par le gouvernement d’Afrique du Sud, s’étaient alors opposés à «la propagation du communisme». Il s’ensuit une guerre terrible où l’enfant a tué le père, le frère a violé la sœur, et où le bruit des armes s’était si bien banalisé que même les oiseaux ne battaient plus de l’aile aux détonations. La paix a mis fin à la guerre, mais sans pour autant faire disparaître les instruments qui lui permettent de répandre la mort. Sept millions d’armes cachées résistaient, comme de vieux démons, au pacte de la paix. Les gens ne voulaient pas s’en débarrasser, par crainte de nouvelles violences. Le Conseil chrétien du Mozambique a lancé alors une opération pour récupérer les armes cachées dans le pays. Contre des armes, les Mozambicains recevaient des objets à fins utilitaires : charrue, machine à coudre, bicyclette ou fournitures scolaires pour les enfants. Ce programme a permis de collecter deux millions d’armes. La plupart ont été détruites, mais certaines ont été remises à des artistes pour les transformer en œuvres d’art.
Il s’agit d’un collectif, formé de quatre artistes de Maputo, et appelé «Nùcleo de Arte». Ils récupèrent des Kalachnikovs, des pistolets, des lances-roquettes, bazookas, Mausers, grenades et mines. Ils ne travaillent pas avec des armes nickel, mais avec des instruments qui ont servi pour tuer. L’un des artistes du collectif, Gonçalo Mabunda, précise à cet égard : « Ces armes ont tué beaucoup de gens, y compris mes amis, ma famille-oncles, frères. Chaque pièce que j’ai utilisée dans ma sculpture représente une victime». C’est donc avec des instruments, à la charge émotive très forte, que les artistes construisent des œuvres d’art. Leur démarche a beau être la même, les œuvres des quatre Mozambicains ne se ressemblent pas. Gonçalo Mabunda ne cache pas l’identité meurtrière des armes. Le canon, la crosse, la gâchette, les ressorts des fusils d’assaut sont parfaitement reconnaissables. L’artiste leur a ajouté des pièces en métal ou les a démontés pour leur donner une apparence nouvelle. Le spectateur sera attentif à deux sculptures de cet artiste. La première a l’apparence d’un personnage courbé. Il s’agit d’un fusil-mitrailleur qui se penche pour prendre une mitraillette dotée d’une roue, à la manière d’une brouette, et à laquelle deux bouts de fer ouverts garnissent le postérieur. Lorsqu’on lit le titre de cette œuvre, «AKM-47 in love», l’on se fait aucun doute sur sa nature érotique. La seconde œuvre s’intitule «Mon jeu préféré». Il s’agit de deux armes à feu. Les canons de fusils leur servent de pieds et les ressorts de mains. Ils tiennent des barres de fer auxquelles a été donnée la configuration de cannes de hockey, et se députent une grenade qui fait office d’une balle.  Humberto Delgado s’éloigne en revanche de la ligne des armes. Si les matériaux qui entrent dans la construction de ses sculptures sont les mêmes que ceux de Gonçalo Mabunda, il ne craint pas d’introduire d’autres matières, et surtout de maquiller la nature des armes de guerre. Le troisième artiste, Kester, agit de la même façon. «Le guitariste» est l’une des œuvres les plus valables de l’exposition de la galerie Mohamed El Fassi. La récupération des armes y a été exploitée de façon à faire un coup de nez à la guerre. Deux mines antichars ont été soudées de façon à copier la caisse de résonance d’une guitare. Le manche de l’instrument est strié de balles. La tête du musicien est un bric-à-brac de ressorts, de canons de pistolets et d’autres matériaux récupérés de l’éventration des armes. Le quatrième artiste, Fiel Dos Santos, s’intéresse particulièrement au bestiaire. Ses oiseaux, araignées et cafards en acier, surprendront plus d’un.L’exposition «Objets d’art, objets d’armes» est organisée dans le cadre du festival Mawazine, Rythmes du Monde qui s’est terminé le 24 mai. Cette manifestation dote pour la deuxième année successive Rabat d’expositions d’œuvres plastiques d’une grande qualité. On regrette toutefois que des trois expositions de la capitale, celle qui est censé être la plus importante déçoit cette année. Serge Hélénon, qui expose à la galerie Bab Rouah, n’apporte rien à l’œil d’un Marocain qu’il n’a déjà vu, depuis longtemps, chez de nombreux artistes locaux.

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