L’art de la mémoire

Une odeur de bétail s’empare du visiteur dès qu’il franchit le seuil du portail des étables des anciens abattoirs de Casablanca. Des bêtes étaient rassemblées dans cet endroit avant leur acheminement vers le lieu où on les transforme en quartiers de viande. Des bouts de foin traînent par ci, par là. Une brèche dans un mur atteste la corne fougueuse de la bête qui l’a chargé. La bouse séchée crie la présence d’une absence. Le lieu sent des hôtes absents. Ils l’ont maculé de partout. Dans cette saleté ambiante, l’oeil du visiteur est attiré par le fond de l’étable qui ne présente aucun lien de parenté avec le reste. Des carrés rouges, verts, oranges, bleus, noirs convertissent un lieu sinistre en arc-en-ciel. L’artisan de cette transformation se tient sur un échafaudage.
Equipé d’un appareil photo panoramique, qui tient sur un trépied et rappelle ceux dont on se servait dans les films westerns, Georges Rousse prend des photos de l’espace coloré. Il n’aurait pas réussi à colorer des murs très hauts, des piliers, la toiture même, sans l’aide des étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts de Casablanca. Ces derniers s’activent, heureux de participer à une installation à la fois professionnelle et monumentale. Pourtant, la fin assignée à cette transformation chromatique ne peut se voir indépendamment de la photographie. Georges Rousse est un photographe et non pas un peintre. Un photographe atypique, mais photographe quand même. Ses pairs ne s’y sont pas trompés, puisqu’ils l’ont récompensé par le prix national de photographie en France. Si le poète Baudelaire désignait avec mépris la photographie comme «la servante» de l’art, Georges Rousse n’use de la peinture qu’en vue de la donner à voir dans une photographie. Il le dit sans ambages : «L’image définitive; l’oeuvre, c’est une photographie». Cela ne l’empêche pas de reconnaître que la peinture peut avoir un destin parallèle : «Pour moi qui suis l’artiste, l’oeuvre n’est pas seulement dans la photo, elle peut être aussi dans la réalité». La photographie donne une vision réduite de cette réalité que la couleur édulcore. «Je détourne l’aspect sinistré de ce lieu pour en faire un espace de lumière». Les nombreuses fenêtres à claire-voie facilitent l’introduction de la lumière dans l’étable. Ce qui n’est pas le cas du deuxième travail in-situ de l’artiste aux anciens abattoirs de Casablanca. Il a en effet choisi l’endroit le plus haut dans les entrepôts frigorifiques. On y accède par un chemin en pente dans lequel les étudiants du poète Mostapha Nissabouri ont inscrit le mot «poésie» et un texte poétique. Dans cet entrepôt, des zébrures et des lignes qui s’entrecroisent, couvrent une partie du sol et des murs. Georges Rousse a obtenu ces lignes avec la souris de son ordinateur. Il a imprimé le résultat, avant de le reproduire sur une diapositive qui le projette dans l’entrepôt. Les étudiants le reproduisent à leur tour dans le vaste espace choisi à cet effet.
On peut se demander quel aiguillon peut bien pousser cet artiste à intervenir dans des espaces que peuplent les rats et dont les murs commencent à donner de sérieux indices d’effritements. Car, ce n’est pas la première fois qu’il opère dans un espace de ce type.
L’exposition de ses oeuvres photographiques, qui a lieu en ce moment à l’Institut français de Casablanca, atteste que l’intéressé est un grand voyageur. Dans les villes qu’il visite, il opère surtout dans des espaces voués à la démolition ou le réaménagement. Des maisons vides, des entrepôts réduits à l’état de quasi-dépotoir. Là, l’on comprend que la photographie est nécessaire au travail de Georges Rousse. Dans ce qui menace de se perdre, ce qui risque de s’effacer, il trace des couleurs comme pour une dernière danse de joie. Puis, il intervient avec la photo pour prendre un peu de la féerie colorée, et un peu de la réalité triste du lieu. La photographie en devient une mémoire, l’unique trace qui rappelle l’existence de ce qui n’est plus. Pourtant, on espère que ce sort sera évité aux anciens abattoirs de Casablanca.
Les abattoirs et l’art, c’est une longue histoire. Et si cette intervention-mémoire de Georges Rousse pouvait augurer la transformation des abattoirs de Casablanca en centre d’art, c’est Casablanca qui n’oubliera pas cet artiste.

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