L’art de la subversion

Qu’on s’imagine un artiste défroqué. Un artiste membre d’un groupe qui compte dans l’art contemporain : Untel. Ce groupe se dissout en 1981 et l’artiste se retrouve seul face à un destin artistique qu’il veut brillant. «Comment faire pour devenir célèbre?» Il faut un acte créateur majeur. Philippe Cazal le trouve dans un carton d’invitation. Il s’agit de celui de la galerie Daniel Templon où ont exposé les plus grands artistes contemporains : Andy Warhol, Lichtenstein, Francesco Clemente et d’autres encore. Il copie très fidèlement le modèle de ce carton, note son nom au milieu, et remplace l’adresse de la galerie par le zoo de Vincennes. L’invitation est ensuite envoyée à 500 personnes. En ouvrant l’enveloppe, elles ne peuvent s’empêcher, par association mentale, de ne pas confondre le nom de Philippe Cazal avec l’un des prestigieux artistes qui ont exposé à la galerie Templon.
L’illusion fonctionne pendant une seconde ou deux qui consacrent Philippe Cazal dans le ciel des plus grands. Ce simulacre de la célébrité est salué par la critique comme un acte créateur. L’impression de déjà vu a agi à merveille. Le code sur lequel se basent les publicitaires pour porter à la consommation, pour imprimer un produit, par la méthode mnémotechnique, dans le souvenir, Philippe Cazal l’a compris et en a fait l’un des concepts fondateurs de son oeuvre. Les mots ne sont pas seulement un groupe de sons correspondant à un sens, mais forment une image. À ces codes visuels, à ces schèmes préétablis qui somnolent dans notre souvenir, l’artiste ajoute un mot ou dissocie des lettres pour déstabiliser le sens préfiguré. C’est ainsi qu’il rassemble des lettres de façon inaccoutumée à la recherche du sens neuf. «Depuis les années 70, j’ai toujours travaillé sur la typographie, sur le mot dans l’espace : le mot qui s’appréhende comme un objet», précise l’artiste.
En fait, il s’agit de voir et de lire. Parmi les oeuvres qui le montrent très clairement, existe une table où sont gravés à quelque distance les mots : KO et OK. À les voir, la première impression nous emporte vers la marque de prêt à porter : «Kookaï», parce que l’artiste a choisi de les montrer en reprenant la typo de cette marque.
Cette table est un exemple de la déconstruction d’un énoncé fixé dans la mémoire du spectateur. Philippe Cazal ne se contente pas toutefois de décontextualiser des schèmes ancrés dans nos mémoires, il révèle du sens dans des expressions. En dissociant des lettres dans un énoncé, il extrait un mot d’une expression. Ainsi l’expression : « le vide est ailleurs » est montrée de la façon suivante : «LEV IDEE STAILLEURS». L’artiste a ainsi mis en présence dans cette expression le mot qui correspond le plus à sa démarche artistique : l’idée. Ce n’est pas un hasard s’il dit préférer l’art de Francis Picabia à celui de Pablo Picasso. «L’idée d’abord, la forme après», affirme Philippe Cazal. Cette idée s’avive particulièrement au voisinage des mots. Du pouvoir des mots, on se rend aisément compte à la lecture d’un livre qui ressemble à une performance. Intitulé «Les litanies», cet ouvrage rassemble des mots et expressions découpés pendant une année dans les quotidiens français «Le Monde» et «Libération». Il s’agit moins d’un livre fondé sur des jeux verbaux que de la superposition de mots pour la création d’un sens inédit. Sa lecture produit à chaque page des déflagrations de sens inusité.
D’ailleurs, les oeuvres de Philippe Cazal ne se limitent pas la subversion des codes visuels et à l’importance des mots. L’homme travaille depuis 1971 et compte plus de 200 expositions dans le monde. Comme tous les créateurs atypiques, il déroute son spectateur. La subversion dont il fait preuve à l’égard d’autrui, il ne s’en garantit pas. Et pour preuve, sa signature a été confectionnée par des graphistes professionnels.
Avant même de lire son nom, on le reconnaît. Philippe Cazal l’expose comme une oeuvre d’art. Rarement la subversion des codes artistiques aura été poussée aussi loin. Marcel Duchamp élevait n’importe quel objet, par sa seule signature, à la dignité d’une oeuvre d’art. Philippe Cazal fait de sa signature une oeuvre d’art.

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