L’art qu’on assassine

Il existe des expositions à placer sous le signe de l’urgence. Des expositions, certes, à valeur artistique, mais qui ont pour mission d’attirer l’attention du visiteur sur des objets menacés de disparaître. La fin assignée à ces expositions n’est pas seulement esthétique, elle est porteuse avant tout d’un message. Elle ne parle pas seulement aux yeux, mais attire notre attention sur un patrimoine en déperdition. La manifestation qui a lieu à la nouvelle succursale de la BMCI à Rabat porte un titre qui ne laisse pas le moindre doute quant à son urgence : « Architecture des oasis, vitalité d’un patrimoine en danger ». Son initiatrice était exténuée le jour du vernissage. Elle s’est occupée de tout : la collecte des objets, leur installation et leur mise en valeur. Elle semblait ivre de fatigue, mais comme dans un dernier sursaut, elle a tenu à tout dire de sa passion avant l’abattement final. En gesticulant, en serrant les poings, Salima Naji explique, essaie de rendre contagieux à autrui l’objet de sa passion. Il n’y a pas une once de détachement dans ce qu’elle dit. Elle a mis tout en oeuvre pour capter l’intérêt du visiteur. Des maquettes, des panneaux et surtout une scénographie des pièces qui suggère les personnes qui les ont fabriquées. C’est à des formes d’expression vivantes que l’on a affaire ici.
Chaque objet est placé dans son environnement naturel. Il est si présent que l’on voit presque la femme derrière le métier à tisser. On voit presque le maâlem qui a laissé en suspens, le moment de reprendre son souffle, la porte à décorer. Ses bols de pigments naturels sont encore là. Est-il parti manger avec sa famille ? S’abrite-t-il à l’ombre d’un palmier pour boire un verre de thé ? La force de cette exposition réside certainement dans les hommes et les femmes qu’on voit derrière chaque objet. Nous sommes très loin d’une perspective qui embaume les objets dans le temps de naguère ou jadis. Toutes les pièces sont vouées à un usage quotidien, tout est fonctionnel. Pour mieux convaincre de cette réalité, Salima Naji a reconstitué une chambre dans une demeure berbère.
Les larges murs en pisé communiquent au toucher la sensation de la vie de ceux qui y résident. En palpant les murs rêches, on voit ceux qui y habitent. C’est le pari réussi de l’exposition : donner à voir la vie des hommes et des femmes qui évoluent dans leur décor naturel.
Ces demeures et ces objets sont malheureusement menacés de disparaître. «En sacrifiant un art de vivre au nom de la modernité, c’est toute une culture que l’on condamne aux portes de l’oubli», s’indigne Salima Naji. Et d’ajouter : «Nous sommes nourris de culture occidentale, mais ce n’est pas pour autant que l’on va négliger des expressions vivantes de notre patrimoine». La mère de celle qui tient ces propos est française. C’est dire qu’elle n’ignore rien de la culture occidentale. Elle sait qu’ailleurs «les gens se tuent pour valoriser ce qui leur vient du passé, et ici on s’étonne de voir des objets de notre patrimoine encore vivants. Chez nous, on méprise malheureusement les gens qui se servent de leurs mains», dit-elle sur un air consterné. Salima Naji est anthropologue et archéologue. Elle a fait son doctorat sur les populations qui vivent dans la partie du Maroc qui s’étend de l’Atlas méridional jusqu’aux vallées présahariennes. Son travail universitaire a fait l’objet d’une publication dans un beau livre : « Art et architectures berbères du Maroc ». Un livre qui a détaillé des bâtiments et objets berbères tout en attirant l’attention sur leur précarité. Aujourd’hui, elle revient à la charge avec une exposition à la portée de tous pour insister sur le message qui sous-tend son livre. Un message inquiétant. Les casbahs du Sud sont de plus en plus rachetées par certains étrangers qui mettent dehors les gens qui y vivent. Si les choses continuent d’évoluer de la sorte, il ne faut pas s’étonner de recourir bientôt à l’imparfait pour évoquer ce qui était une fois et qui n’est plus.

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