Le blues des généralistes

Le blues des généralistes

Les médecins généralistes privés sont en crise. «La médecine générale souffre d’un véritable problème, confirme Rachid Choukri, ancien président de la Fédération nationale des médecins généralistes privés du Maroc (FNMGPM). Le ministre de la Santé parle de réorganiser la filière de soins, mais il omet de parler de la médecine générale, en sachant que le généraliste est l’ordonnateur des soins par excellence, il guide et dirige le patient».
Concrètement, les généralistes se sentent marginalisés et ne comprennent pas pourquoi les malades préfèrent se faire soigner par des médecins spécialisés.
C’est la complainte des généralistes : «Les clients recourent d’abord aux services des spécialistes, et ce n’est que lorsque leur problème n’est pas résolu qu’ils reviennent vers nous», déclare le docteur Taoufik Bouhmidi, qui exerce à Rabat.
La logique voudrait en effet que l’on passe du généraliste au spécialiste. « A la différence du spécialiste, le généraliste opère un examen clinique, pose des questions aux malades. Ce n’est qu’au cours de cet examen systématique que l’on peut découvrir une maladie»
Tous les médecins de famille vous le diront: rien de tel que le diagnostic généraliste pour déterminer les causes de la maladie. Taoufik Bouhmidi confirme : «Plus de la moitié des maladies sont décelées au terme de cet examen-là». En d’autres termes, de nombreuses maladies seront ignorées si l’on néglige l’étape de l’examen clinique. Cela relève en fait du b-a-ba de la médecine générale, sachant qu’il est rare qu’un médecin spécialiste examine le malade. Seul l’organe dans lequel il est spécialisé l’intéresse.
«Nous n’avons que nos deux mains et notre cerveau pour effectuer un diagnostic», déclare le docteur Bouhmidi, qui précise : «Les spécialistes se défendent en disant que ce n’est pas leur rôle de le faire et ils ont raison».
Les nouvelles pratiques, jugées «contre nature » par les généralistes,  sont dues selon eux à plusieurs facteurs.
Pour commencer, le manque d’éducation sanitaire chez la population et la fascination engendrée par la médecine technologique. «La médecine a beaucoup évolué avec le développement de la technologie, les malades à leur tour sont séduits et du coup perdent confiance en leur médecin traitant», soutient le docteur Taoufik Bouhmidi. Une façon de dire que les patients sont tellement éblouis par les radios, scanners et autres machines utilisés par les spécialistes qu’ils en concluent à l’inefficacité des médecins traitants.
Du côté des spécialistes, c’est un autre discours. Ils ne nient pas cette tendance des patients à se diriger d’abord vers les spécialistes, mais ils mettent cette attitude sur le compte des difficultés économiques. «Le plus souvent, les malades court-circuitent les médecins généralistes par manque de moyens, au lieu d’engager des frais pour le généraliste et ensuite pour le spécialiste, ils préfèrent prendre un raccourci», déclare le docteur Fouad Bennani, un cardiologue qui officie à Casablanca.  Selon lui le pouvoir d’achat ne permet pas aux malades de payer les consultations de deux médecins. L’ancien président de la FNMGPM prend acte de ce raisonnement, mais en conteste le bien-fondé :  «Ce genre de situations crée le plus souvent des retards dans le diagnostic, ce qui peut-être parfois fatal».
Dans un autre ordre d’idées, le docteur Fouad Bennani déplore l’excès de zèle de certains. « Les patients sont le plus souvent mal conseillés, ou bien c’est le pharmacien qui leur préconise tel ou tel spécialiste, ou c’est l’un de leurs proches qui s’en charge», ajoute-t-il.
Les pharmaciens auraient également leur part de responsabilité. C’est la thèse que soutient docteur Latifa Tahiri Jtouti, spécialiste gastro-entérologue à Casablanca : «Parfois c’est les pharmaciens ne se contentent pas d’orienter le patient vers tel ou tel médecin, ils délivrent même des antibiotiques». Les médecins généralistes sont tous unanimes à déplorer cet état de fait. Ils tentent comme ils le peuvent de revaloriser la médecine générale.

La parole est aux malades
Meriem, âgée d’une trentaine d’années, souffre d’une angine. Elle s’est rendue chez un médecin ORL. Pourquoi ? « J’ai parlé de mon souci de santé à une amie et elle m’a conseillée son médecin ORL, je n’ai pas réfléchi deux fois, j’ai pris tout de suite rendez-vous ». Et son avis sur la médecine générale ? « Les médecins généralistes ont la réputation de ne pas être performants puisqu’ils ne font pas d’études poussées, contrairement aux spécialistes». On comprend mieux après un témoignage pareil le malaise, voire la déprime des généralistes.
Pour l’honneur de la confrérie, le docteur Bouhmidi met les points sur les «i» : «C’est la preuve que très peu de gens savent ce qu’est en réalité la médecine générale, chacun se la représente à sa manière mais personne ne connaît la vraie mission d’un médecin généraliste. Nous, médecins généralistes avons l’avantage de connaître la personnalité de chacun de nos patients, nous connaissons leur biographie et pouvons déceler rapidement les dysfonctionnements de leur organisme».
Entre l’humanité de la médecine généraliste et la technicité de la médecine spécialiste, la confrontation n’a pas lieu d’être, conclut en substance le docteur Bouhmidi, qui plaide pour une complémentarité bien comprise.

Quelques chiffres

Il existe au Maroc près de 14.000 médecins, tous secteurs confondus. Dans ce chiffre global, on dénombre 2000 médecins militaires, 5000 spécialistes privés et publics et 3000 généralistes.

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