Le cartable de Daoud

La journée ramadanienne dont je me souviens le plus est celle où j’ai jeûné la première fois. J’avais 9 ans, et ma mère m’a appâté avec de beaux gâteaux pour me pousser à résister à la faim. « Tu pourras tout manger après le ftour » m’a-t-elle dit. Ce jour-là, elle n’a pas mis comme à son habitude des fruits et une rhrifa enduite de miel et de beurre dans mon cartable. Un magnifique cartable en cuir, acheté pour résister à l’usure du temps, pour passer outre tous les cahots, pour être renversé partout sans perdre de sa superbe. Je m’en servais pour chasser des papillons, pour thésauriser mon butin d’objets les plus hétéroclites. Je ressemblais à un facteur avec ce cartable. Mais gare à celui qui risquait une plaisanterie sur ce sujet. Il était sûr d’avoir son compte à la sortie de l’école. Mes camarades et moi réglions nos démêlés à la place Jemaâ El Fna. Pas n’importe où, mais dans un ring, aménagé dans une halqa. L’ingénieux maître des lieux attendait impatiemment notre sortie de l’école. Nous étions ses meilleurs boxeurs. On ne trichait pas, on mettait du coeur à l’ouvrage. Pas de coups pour se chatouiller les joues, pas de fausses manières pour en imposer. On cognait, on boxait….
Ce jour-là, en classe, mon cartable a été la cible d’un véritable tir croisé de boulettes en papier. Un affront insupportable pour moi. De tous les côtés fusaient des bouts de papier blancs, macérés avec rage dans de petites bouches, et catapultés par des stylos à bille transformés en sarbacanes. J’avais beau essuyer les projectiles de l’ennemi, ils ont fini par apparenter le cuir de mon cartable à la peau d’un mulet galeux.
Insupportable ! Je fulminais de colère, et promettais aux tireurs infatigables un face-à-face sans merci dans le ring. Ce jour-là, ils étaient nombreux ceux qui voulaient défigurer mon cartable. Et c’est en groupe de six contre un que nous nous sommes rendus à la halqa pour régler nos différends. Le hlaïqi s’est frotté les mains en nous voyant. « Le futur Marcel Cerdan se trouve incontestablement parmi ces petits anges. Vous n’allez pas tarder à vous en apercevoir », a-t-il dit à l’assemblée qui formait un cercle autour de nous.
Nous étions comme des taureaux impatients de charger l’ennemi. Mais le boxeur en chef nous a fait languir. Il ne s’est pas lassé de demander des pièces avant d’autoriser le commencement ou la reprise du combat. Mes camarades se sont mesurés à tour de rôle à moi. Je ne mentirai pas en disant que j’ai eu le dessus, mais j’ai cogné avec rage. Et lorsque mes forces menaçaient de me trahir, le spectacle de mon cartable, taché de partout, me revigorait. L’important est que j’avais tenu bon pour l’honneur de mon cartable.
Après la boxe, je suis rentré chez moi le visage tuméfié, les cheveux ébouriffés, la mine hagarde. J’ai fait honneur comme il se doit au repas du ftour. Tout allait pour le mieux jusqu’à ce que ma mère me pose une question sur mon cartable. Il n’était pas à l’endroit où je le posais habituellement. Il n’était nulle part ! J’avais oublié l’objet de mon différend avec mes camarades dans le lieu où nous nous étions affrontés. Ma mère et moi avons couru pour le reprendre. À la place Jemaâ El Fna, les animateurs, les conteurs disposaient encore leur matériel dans l’attente des premiers spectateurs.
« C’est lui ! » m’écriais-je en désignant un cartable près d’un homme. Effectivement, il s’agissait bien de mon cartable, mais il avait maigri. On l’avait soulagé de son contenu. Le monsieur est resté imperturbable en dépit de mon doigt accusateur. « C’est le cartable de mon fils, je vous prie de le lui rendre », a gentiment demandé ma mère au monsieur. « Mais chère madame, s’il ne tenait qu’à moi, je vous le rendrais bien, mais je ne suis pas sûr qu’il accepte lui ? » “Lui” était un cobra qui a mis définitivement mon cartable à l’abri des projectiles de mes camarades.

• Récit recueilli par Aziz Daki

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