Le Casablanca glauque de Derkaoui

Mostafa Derkaoui est capable du meilleur comme du pire. Cette phrase est sortie de la bouche d’un inconditionnel de son cinéma. Le pire, ce sont les frasques amoureuses de hadj Soldi – son avant-dernier film que l’on ne peut absolument pas défendre. Son dernier film présente une thématique qui s’inscrit dans la même veine. C’est dire que c’est avec un préjugé franchement défavorable que l’on entre voir «Casablanca by night».
Dans ce film, Mostafa Derkaoui a fait le pari du réalisme. Un réalisme poussé jusqu’au documentaire. Ce réalisme a été servi par une grande énergie, une exubérance et une verve éblouissantes, mais l’exigence formelle et l’esthétique ont fait défaut. Mostafa Derkaoui a des idées. De ce point de vue-là, son film se défend très bien. La durée de l’histoire ne dépasse guère une nuit. En une nuit, une femme, entremetteuse de son état, cherche 25 000 DH pour payer les frais de l’opération chirurgicale de son fils mourant. Sa fille, âgée à peine de 14 ans et élevée dans le milieu d’une maison close, est décidée à arracher cette somme quel que soit le prix à payer. Commence alors une longue pérégrination à travers le Casablanca de la nuit. Une course qui peut rappeler à certains égards celle que Ulysse de James Joyce effectue en 24 heures à Dublin. En contrepoint de la découverte par Keltoum du Casablanca glauque, son frère subit l’opération chirurgicale aux frais de l’hôpital. Cette opération est filmée comme dans un documentaire. Derkaoui ne nous épargne rien. L’incision, le thorax qu’on écarte, le coeur qui palpite… Ce réalisme médical ne sera pas du goût de tous. La fascination du réalisateur pour le côté indécemment cru d’une salle d’opération tient peut-être au fait qu’il a lui-même été hospitalisé l’été dernier. Toujours est-il que l’on aura rarement été contraint de suivre avec autant de minutie l’évolution d’une opération du coeur dans un film cinématographique. Réalisme aussi des bars et des night-clubs que visite la protagoniste. Les meilleures scènes dans le film sont celles où l’excès de réalisme génère des situations burlesques ou surréalistes. La poursuite de voiture est un classique dans le cinéma.
Le réalisateur de «Casablanca by night» nous donne à voir une course d’un genre nouveau : un camion d’éboueur essaie de rattraper un taxi. Autre scène surréaliste, celle d’un commissariat où sont emmenés les fêtards. Les policiers affichent une mine très sérieuse en triant dans le lot de personnes jetées par une rafle. Intervient alors un ex-commissaire pour libérer Keltoum. Il transforme la scène en fête où les flics mettent le plus le coeur à l’ouvrage. Cette accentuation des traits engendre aussi des situations qu’il est difficile de défendre. Comme cette parodie du Saoudien lubrique et riche et qui tient plus de la caricature et des stéréotypes à l’égyptienne que de la réalité. Ou cette scène du viol de Keltoum où le trop de sang dégoûte plus qu’il n’attendrit. Côté technique, le film est nettement moins défendable. Aucun effort n’a été fait sur le plan de la musique. Les transitions entre les scènes dans la salle d’opération et la vie de nuit à Casablanca sont brutales. Au demeurant, ce qu’on aimera le moins dans ce film, c’est que le pari réaliste de l’auteur lui a fait complètement oublier l’esthétique.
Coller à la réalité quotidienne ne signifie aucunement que cette réalité soit dépourvue de beauté. Bien au contraire, tout en s’enracinant dans le monde réel, le cinéaste le doue, par la nature même de son mode d’expression, de beauté. L’émerveillement intérieur, la sensibilité esthétique, doivent s’exprimer sans pour autant enjoliver ou maquiller la vérité de ce qui est. Même une scène de boucherie peut comporter un avers beau.
Un vrai boeuf écorché peut inspirer de la répulsion, de la fascination ou de l’indifférence. Mais un boeuf écorché peint par Rembrandt, et sans que ce peintre n’enlève rien à la réalité sanglante de la viande nue, est élevé à un niveau supérieur qui impose l’évidence de sa beauté réelle. En dépit des scènes qui font que «Casablanca by night» mérite d’être vu, le sens de l’esthétique qui a manqué à Mostafa Derkaoui laisse un sentiment d’inconfort à l’issue du spectacle.

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