Le clin d’oeil irrésistible

Le hasard a voulu que la journée la plus mémorable de Ramadan soit pour moi celle où l’on m’a demandé de jeûner pour la première fois. Je n’ai jamais oublié cette journée. À l’époque j’avais sept ans, et il était d’usage à Fès de demander aux enfants de s’abstenir de manger et de boire une journée. Évidemment ma mère ne m’a pas demandé de ne pas manger toute une journée, autrement mon ventre se serait fermement rebellé.
Elle m’a demandé de jeûner la moitié d’une journée. Ce qui était un subterfuge très en vogue pour ne pas présenter aux enfants toute la difficulté qui aurait été insurmontable, mais la moitié d’une difficulté – qui ne pouvait terroriser un enfant déterminé. Après, selon un terme consacré, on cousait la petite difficulté avec la grande ou les deux moitiés de journée. J’avais tenu bon pendant une moitié de journée, et ma mère m’a persuadé qu’il me restait encore à résister pendant de petites heures pour rejoindre le monde des grands.
Présentée ainsi, la grande difficulté n’en était plus une. Elle a à moitié fondu, je me sentais en mesure de faire un mauvais parti à l’autre. Ma mère a consolidé ma volonté en me disant qu’on allait saluer d’une grande fête mon premier jour de jeûne. Elle m’a même chargé d’annoncer la bonne nouvelle à ma tante qui habitait dans un autre quartier. En chemin, j’ai croisé un âne que son maître aiguillonnait à coups de «ziiid!» et de claquements de la langue savoureux.
À chaque accélération de la bête, le contenu du bât se soulageait de deux à trois éléments. Des glands à la fois charnus et vernissés. Il était malheureux de voir des fruits aussi éclatants mordre la poussière. Il ne convenait pas de les laisser exposés aux grossières semelles des passants. Ils m’ont fait un clin d’oeil, et je n’ai pas résisté à la tentation de leur donner l’ascension qu’ils méritaient. J’ai suivi l’âne et son maître pour éviter aux glands un sort injuste.
J’ai ramassé tous les glands qui tombaient par terre, et sans me rendre compte, je leur réservais un accueil empressé dans ma bouche. Combien en ai-je mangé ? Je ne m’en souviens plus, et je garde encore le goût farineux de ces fruits dans mon palais. Une fois arrivé chez ma tante, je lui ai fait part de l’objet de ma visite : «Ma mère vous invite, ainsi de votre mari et de vos enfants, à venir chez nous pour célébrer mon premier jour de jeûne. » J’ai dit cela sans me rendre compte que le lait des glands couvrait encore les commissures de mes lèvres. Ma tante a bien vu cela.
Mais elle n’a rien dit, sans doute heureuse à l’idée de participer à la fête de ce soir. La cérémonie qu’on me préparait dépassait de loin toutes mes attentes. On m’a acheté une djellaba, des babouches, un fez.
J’étais très embarrassé de tous ces préparatifs que je ne méritais pas. J’ai voulu avouer à ma mère mon méfait, mais n’ai pas réussi. De telle sorte que le goût de la rupture du jeûne a été bien amer. Et des années après, je n’ai jamais réussi à avouer à ma mère que je n’avais pas surmonté la deuxième moitié de la difficulté par la faute des clins d’oeil d’un fruit.

• Récit recueilli par Aziz Daki

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