Le comédien et la tête de l’emploi

Le comédien et la tête de l’emploi

ALM : Vous êtes peut-être le premier comédien marocain à avoir montré son anatomie dans un film…
Khalid Benchagra : La scène du nu dans le film de Narjiss Nejjar était nécessaire et vitale. On ne pouvait pas la supprimer sans rendre incompréhensible l’aboutissement de l’histoire. Elle était aussi puissamment créatrice. L’art rend caducs les jugements moraux. Je ne vois pas pourquoi un acteur marocain nu choquerait dans une séquence où il n’a pas de rapport charnel avec une autre personne, alors que les spectateurs marocains ont consommé et consomment encore des films occidentaux où de grands acteurs se sont dénudés.
Vous pensez à quels comédiens en particulier ?
Ils sont très nombreux ! Les Marocains ne réagissent pas par exemple au corps nu de Robert De Niro dans « Frankenstein ». Pourquoi est-ce que le corps nu d’un compatriote les gêne à ce point ? Aurions-nous un rapport schizophrénique avec la réalité, dans la mesure où les images que nous acceptons allègrement de l’autre, nous les refusons chez nous ? Cette séquence dérange, parce qu’elle montre peut-être une image qui relève du fantasme aux yeux de nombreuses personnes.
Votre physique participerait à nourrir ce fantasme ?
J’ai commencé à faire du cinéma alors que j’avais 17 ans. Après, il m’a fallu apprendre le métier de comédien. Cela fait longtemps que j’ai renoncé à considérer l’attrait physique comme un atout. J’ai appris à m’imposer par le jeu et la présence. Aujourd’hui, je sais exactement où est ma place quand je me retrouve sur un plateau.
Vous semblez vous défendre d’être beau ?
Ce n’est pas cela ! Quand les gens s’arrêtent sur votre physique, ils sont naturellement plus exigeants vis-à-vis du travail. Ils viennent forcément avec le préjugé que vous faites du cinéma grâce au minois qu’ils considèrent comme votre unique faire-valoir. Il faut à chaque fois corriger cette idée reçue. D’ailleurs, ces personnes seront surprises d’apprendre que l’on m’a refusé des rôles à cause de mon physique. J’ai fait un casting superbe pour une production franco-britannique. L’histoire me touchait personnellement, parce qu’elle se passait à Marrakech où j’ai vécu. Je n’ai eu aucun problème avec les Britanniques. Le jour où la co-productrice française est arrivée pour voir les rushes, elle a dit : je veux un Arabe et non pas un James Bond ! Je n’avais pas la tête de l’emploi !
Votre voix n’est pas toujours à l’unisson avec le physique. Elle dérange par moment…
Je vois le film auquel vous faites allusion ! Je ne croyais plus au personnage de « Mona Saber », et je me trouvais dans une situation où j’étais ligoté, où je ne sentais pas du tout le texte. Alors j’ai voulu à tout prix m’en débarrasser. Quand je ne sens pas un dialogue, et que le metteur en scène n’est pas assez flexible pour comprendre qu’il ne me convient pas, je le balance ! Cela étant, j’ai fait un travail scientifique sur ma voix pendant quatre ans. J’ai été suivi par une orthophoniste. J’ai également suivi des cours avec un dialoguiste en darija, mais des fois, les mots étouffent le jeu. Il en résulte un décalage entre le jeu et les débits verbaux dans la structure dramatique. J’ai horreur du blabla !
Est-ce qu’il est facile de vivre du métier de comédien ?
C’est correct ! comme cela fait longtemps que je vis en France, je bénéficie d’une sorte de sécurité financière. Je dois préciser d’ailleurs que j’ai décidé de rentrer définitivement chez moi.
Pourquoi ? Vous n’avez pas réussi à percer en France ?
Ce n’est pas une question de percée, mais une question de qualité de vie. J’ai un petit garçon, et j’ai envie de partager avec lui des couleurs, des parfums, un soleil que je ne pourrais pas lui offrir ailleurs. J’ai envie qu’il vive, ici, ce que j’ai moi-même connu. Quant à percer, à l’heure qu’il est, on peut vivre n’importe où et être joignable de partout. Il suffit d’un vol par avion pour se retrouver en France ou aux USA. D’ailleurs, je ne compte pas rompre mes liens avec mes contacts là-bas. Et de toute façon, je ne suis pas parti pour fuir. Je suis parti voir ailleurs et revenir chez moi.
Vous estimez que vous avez des choses à apporter au cinéma marocain ?
Je ne crois pas qu’il existe un cinéma marocain. Et puis, quand on parle de cinéma marocain, l’expression est quasiment péjorative. Il n’existe pas d’école marocaine de cinéma ! Dernièrement, j’ai lu une thèse universitaire où l’auteur répertorie des centaines de films marocains. J’ai été sidéré par leur nombre ! Mais où sont ces films ? Ils n’existent pas, parce qu’ils ne parlent pas aux spectateurs ! J’aimerais bien reconnaître dans un film la touche marocaine, de même que je la reconnais dans le cinéma iranien ou espagnol.
C’est dû à quoi ?
Je ne sais pas, mais quand je vois le comportement des Marocains dans les festivals où chacun défend ses intérêts au détriment de ceux d’autrui, où chacun joue exclusivement la carte de « chacun pour soi », je me dis qu’il est difficile d’avancer avec cette mentalité-là.

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