Le débat sur le voile contamine le Maroc

Le débat sur le voile contamine le Maroc

Le débat qui passionne la France au sujet du port du voile n’épargnera pas le Maroc. Tout a commencé lorsque la comédienne Salima Ben Moumen a été contactée par la coordinatrice d’un grand colloque qui aura lieu du 3 au 6 décembre à Rabat. Les premiers contacts au téléphone ont été concluants et se sont déroulés dans un esprit imprégné de convivialité. Il a été demandé à la comédienne marocaine de donner une lecture de textes s’inscrivant dans le cadre de la manifestation intitulée “Identité et différence des femmes“. Tout allait pour le mieux dans la meilleure des sociétés possibles jusqu’à ce que Isabelle Krier, coordinatrice du colloque, rencontre Salima Ben Moumen. “À la chaleur de la voix au téléphone a cédé une réserve distante“, précise la comédienne. La coordinatrice lui a présenté les textes à lire tout en la mettant en garde contre leur teneur: “on y parle de religion et d’homosexualité“. Après avoir pris connaissance des textes, Salima Ben Moumen en a approuvé la lecture en public. “Mais vous n’êtes pas allée jusqu’à la fin. Il existe des passages choquants“, insiste la Française. “Mais ça ne me choque pas du tout“, lui répond la Marocaine. Les intéressées ont rejoint ensuite le directeur de l’Institut français de Rabat (IFR) qui a présenté à la comédienne une copie du contrat à signer. “Pas tout de suite!“ aurait dit la coordinatrice de l’événement. Et puis, elle a regardé droit dans les yeux la comédienne : «Votre foulard, vous allez le garder?“ C’était donc ça le motif de toutes les réserves de la Française : ce sacré foulard que portait Salima Ben Moumen ce jour-là. Ahurie par cette remarque, la Marocaine aurait eu une réplique très théâtrale : “Madame, je ne vais pas interpréter un personnage ce soir-là, mais lire en tant que femme des textes qui mettent en question mon identité“. La Française aurait expliqué à la Marocaine que l’espace où elle allait évoluer est culturellement référenciée, et qu’elle éprouvait du mal à cautionner un signe s’inscrivant en faux contre l’esprit de l’événement. “Le foulard est mon choix. Je suis une femme, je suis aussi le féminin différent que défend ce colloque, et en tant que telle on ne peut pas m’exclure d’un événement qui s’élève contre un modèle de unique femme“. La coordinatrice aurait fait part de ses profondes convictions en expliquant qu’elle était pour le dévoilement et non pas le voilement. Le soir même, elle a rappelé la Marocaine pour lui annoncer qu’elle était exclue de la lecture, et que les responsables se sont mis à la recherche d’une remplaçante. Salima Ben Moumen ne compte pas en rester là, puisqu’en plus de la presse, elle compte saisir le syndicat national des professionnels du théâtre. Ce qu’elle ignore sans doute, c’est que la décision de lui interdire de donner une lecture à l’IFR n’a pas été prise uniquement par Isabelle Krier. La question a provoqué un petit débat à l’ambassade de France qui a jugé pertinent le choix de refuser à un signe, connoté religieusement, d’évoluer dans un espace qui défend les valeurs de la laïcité. Contacté à ce sujet, Jean-Christophe Deberre, conseiller de coopération et d’action culturelle auprès de l’ambassade de France, avoue être “perplexe“. “Je me réserve le droit de voir comment le dialogue a été noué avec la comédienne et de la voir si cela s’impose, avant de me prononcer sur la question“, nous dit-il. En attendant, il est légitime qu’un pays exerce son droit de réserve sur un foulard, effectivement connoté religieusement. Mais il est peu édifiant que ce droit devienne un exercice de pouvoir sur la façon dont il faut se vêtir au Maroc pour pouvoir s’exprimer dans des édifices dépendant de l’ambassade de France. D’autant plus que l’intitulé du colloque est “Identité et différence des femmes“. Le choix de la différence est légitime, et il ne dérangerait aucun des éminents chercheurs invités à la manifestation.

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