Le destin coloré des vagues

Peindre le corps de la femme. Une assertion tellement impérieuse, en matière de peinture, que l’on imagine très mal l’Histoire de l’art amputé des nus. Mais si le nu constitue un genre pictural, en Occident, au même titre que le portrait ou le paysage, chez nous il suscite régulièrement des réactions bizarres.
Le corps dans une peinture n’est pas considéré indépendamment du corps dans la vie réelle. Ceux qui l’appréhendent ne peuvent s’empêcher d’établir un parallèle entre la vie courante et une représentation plastique. C’est de « ce refus du corps dans notre société que le désir de le dé-couvrir est né. Je ne vois pourquoi on accepte de dévoiler une femme en poésie et que l’on résiste à cela dans les arts visuels », dit le peintre Mohamed Melehi. On a compris que c’est de la peinture du corps qu’il est question dans l’exposition de cet artiste. Il serait intéressant, dans ce sens, de s’interroger sur la peinture du corps par nos peintres. Ils ne le peignent pas de la même façon, mais il ne suffit pas de faire preuve d’audace dans une représentation picturale pour être bon peintre. Melehi l’est assurément. Alors qu’on le croyait embaumé dans sa gloire passée, ce peintre revient avec un ensemble d’oeuvres, toutes peintes en 2002, et qui renouvellent sa peinture tout en maintenant un joint avec son ancien faire.
Ce renouvellement, il le doit à une femme. Le peintre reste volontairement évasif lorsqu’on l’interroge sur celle à qui il a fait un feu d’artifice dans ses oeuvres récentes. Il dit ne pas peindre d’après modèle, mais que ce modèle est imprimé dans sa mémoire. Il lui donne corps en le confondant avec le corps de la peinture. Il est évidemment très tentant d’associer la composante biographique avec l’art. Dire qu’à l’occasion d’un événement sentimental personnel, tout va se trouver remis en jeu dans l’art de Melehi. Dire que l’acte de peindre est un face-à-face de la même nature que celui qui peut confronter l’homme-artiste à l’objet qui l’obsède dans art. Entre l’acte de peindre et l’acte amoureux existe des parentés certaines. Il suffit de citer l’exemple du peintre Raphaël. Lorsqu’il peinait à peindre son modèle au nom très suggestif, Fornarina, il se ressourçait dans son corps…
La préoccupation du corps féminin est réelle dans l’art du peintre Melehi, et ce ne sont pas les flancs, les seins et autres formes courbes, arrondies, sinueuses qui démentiront. Les titres des tableaux de l’artiste sont à l’unisson de la peinture du corps. «Vénus de nuit», «Flanc rouge», «Adam et Eve». L’on se rend compte dans ces tableaux que les lignes sinueuses qui ont fait la réputation du peintre – ces lignes qui reprennent le mouvement des vagues – ont trouvé un transfuge dans des formes féminines. L’océan est une femme dans les oeuvres récentes de Melehi. Les lignes, aux couleurs à la fois chaudes et acides, qui tracent ses contours sont d’une facture semblable à celles des tableaux où l’artiste a donné corps aux ondulations de la mer. Mais il existe des tableaux qui rompent littéralement avec l’ancien faire du peintre.
À l’instar de cette série intitulée «la grande ourse» où deux formes cambrées sont dominées par des étoiles dorées. Des étoiles féeriques qui rappellent les dessins d’enfants ou ceux de Saint-Exupéry dans «Le petit prince». Un autre tableau se démarque des anciennes oeuvres de l’artiste. Il s’agit d’une toile dont la partie gauche est occupée par une femme vue de dos, la partie droite est exempte de tout traitement figuratif. Ce tableau impose l’évidence de la beauté qui se donne à la vue et se refuse à la parole. Il s’agit de l’une des meilleures oeuvres de l’artiste. Autre chose qui surprend le spectateur dans cette exposition, c’est que des oeuvres à la surface parfaitement plane créent l’illusion du relief. Au milieu d’un enchevêtrement de lignes, une couleur décolle du tableau. On s’approche, on s’éloigne, on a du mal à croire que l’artiste n’a pas créé cet effet en faisant reposer une partie de sa toile sur un objet pointu. L’on doit enfin se rendre à l’évidence. L’effet du relief est un trompe-l’oeil. L’artiste en possède le secret. Et ce n’est que le plus manifeste des secrets de cette exposition dévouée à une femme mystérieuse.

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