Le destin d’une femme outragée

«Venez faire fortune en Europe !». «Votre corps vous couvrira d’or là-bas». C’est avec ces mots qu’un médecin de la marine anglaise a convaincu, en 1810, une femme sud-africaine de le suivre en Angleterre. Il lui a promis monts et merveilles. Aussitôt embarquée à bord du bateau qui la conduira en Angleterre, Saartjie Baartman découvrit que son corps constitue un objet de curiosité – le seul divertissement pour tous les membres de l’équipage.
Ces derniers se groupaient autour d’elle, s’étonnaient qu’il puisse exister une créature humaine présentant des attraits aussi saillants. La fortune promise à l’intéressée en montrant son corps ne tarda pas à se confondre avec les infortunes d’une femme. Comme toutes les personnes de son ethnie, les khoïsan (autrefois appelée hottentote), Saartjie Baartman était dotée d’un postérieur extraordinairement proéminent et d’une hypertrophie exceptionnelle des petites lèvres de la vulve. Ces particularités morphologiques provoqueront le rire et les railleries de nombre d’Anglais assoiffés de ce qu’on appelait à l’époque « le zoo humain ». Des affiches publicitaires ne vont pas tarder à louer les formes callipyges de l’Africaine. Elle est présentée dans les foires, nue dans une cage. Elle est exhibée comme une bête le jour et livrée le soir aux aristocrates anglais pour mettre du sel à leurs divertissements sexuels. C’est de cette période que date le sobriquet moqueur qui sera donné à cette femme : Vénus hottentote. Le rêve s’est ainsi transformé en cauchemar. Saartjie Baartman est considérée comme une curiosité qui évoque plus le monde des bêtes que celui des hommes. Elle est assimilée à un Orang-Outan. Elle est même considérée par certains savants comme une preuve irrécusable de la supériorité de l’Européen sur l’Africain. Paris est jalouse du succès de cette femme à Londres. Elle réclame le droit de voir défiler la Vénus. Celle-ci est montrée dans les salons, les music-halls, les bordels.
Le goût des Parisiens pour cette femme finit par s’émousser. Ses protecteurs l’ont lâchée. La triste Vénus est acculée à la prostitution, avant de mourir dans la misère en 1815. Mais l’histoire de cette femme ne se termina pas avec sa mort. Bien au contraire ; morte, elle est devenue un objet de curiosité scientifique. Son corps fut disséqué, son cerveau et ses organes conservés dans du formol, et son squelette exposé au musée de l’Homme, telle une marque de la difformité des Africains. Le squelette, les organes génitaux et le cerveau sont restés exposés jusqu’en 1974 au Musée de l’Homme.
Le 6 novembre 2001, un sénateur français, Nicolas About, interpelle le gouvernement pour restituer les restes de l’Africaine à sa patrie. Ce transfert a été rendu possible par une loi votée le 21 février 2002 par le Parlement français. Depuis près de six ans, l’Afrique du Sud réclamait en vain les restes de Saartjie Baartm.
Ce transfert intervient après des années de réclamations du gouvernement sud-africain qui souhaitait recevoir avec les honneurs les restes de la pauvre femme et leur donner une sépulture décente.
Le retour de la Vénus hottentote à sa terre natale sera vécu comme la fin d’un triste épisode du racisme européen. Un racisme de la pire espèce, puisqu’il couvre de science une exhibition outrageante.

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