Le livre blanc de Abdellah Karroum

Non ! Ce n’est pas la célèbre page blanche de Stéphane Mallarmé. Cette page qui met l’écrivain au pied du mur, lui imposant une confrontation de laquelle il sort rarement vainqueur. Plus il noircit de papier, plus il lui en reste. Abdellah Karroum n’a pas fait l’effort de noircir une seule page. Il a livré des pages vides.
Blanches. Ce n’est pas une erreur de l’imprimerie. Ce n’est pas un livre à mettre au pilon. Il se vend dans les librairies. Il a été conçu blanc pour être consommé comme tel. La seule partie écrite de ce livre est un signet. On l’enlève et le livre est renvoyé à la blancheur de ses pages.
Dans le signet, son auteur nous apprend : « J’ai écrit ce livre avec l’intention de vous rendre visite et de vous « redonner » le temps que vous lui consacrez. Il vous permet de lire dans vos pensées. Je vous invite à continuer l’écriture… pour une conversation… » C’est tout ! Tout le texte du livre est inscrit sur un marque-page. Le reste, c’est au lecteur de le remplir. Le lecteur du livre en sera ainsi l’auteur. Il y aura autant d’auteurs que de lecteurs. Des auteurs qui écriront en toute confidentialité pour un lecteur qui est le concepteur du livre, puisque tel est son voeu, mais qui peuvent écrire aussi pour d’autres personnes.
Ce genre de démarches – où l’idée est tout – existent. Elles relèvent de l’expérimentation, de la performance. L’auteur du livre aurait pu être l’une ces personnes enclines à étonner par des idées éphémères, voire un plaisantin, n’était son parcours qui impose le respect. Abdellah Karroum est un jeune esthète. Il a organisé plusieurs expositions, dont quelques-unes qui ont fait date au CAPC Musée d’art contemporain de Bordeaux.
Il suffit de dire qu’il a invité, en tant que commissaire d’exposition, des artistes comme Nan Goldin ou Wolfgang Tillmans pour se rendre compte de la qualité de son travail. Pour son premier livre, il a donc choisi d’écouter les autres. Mais ce livre, qui en reste un du moment qu’il invite le lecteur à y poser des mots, ne peut se distinguer de la culture plastique de celui qui nous convie à l’écrire. Une culture faite d’audace et d’intelligence décapante.

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