Le mauvais ton

Le théâtre n’est pas un lieu de morale, mais de jeu. Ceux qui l’oublient écrivent des pièces truffées de considérations moralisantes. Ils sont férus de phrases sur la vie politique, les injustices sociales, les abus de tout genre, etc. Or, une chose est la phrase moralisatrice et autre chose est la réplique – qui est le propre du jeu théâtral. Vouloir dans une pièce faire le tour de toutes les injustices sociales simplifie à l’extrême le traitement des problèmes et fait en sorte que les sujets deviennent non situés. C’est dans leur contexte que les problèmes gagnent à être évoqués.
Ne pas les mettre en situation, c’est les appauvrir, tout en sacrifiant à une manie très fréquente dans nos théâtres. Le clin d’oeil aux spectateurs par telle ou telle phrase constatant un abus donne malheureusement le ton de plusieurs pièces marocaines. Ce ton s’hérite, résiste, s’enracine si bien dans les planches que nombre d’acteurs ne peuvent plus jouer sans l’adapter.
Les acteurs qui ont joué jeudi dernier dans la pièce « Oualad Ahmed », au théâtre Mohammed V, ont sacrifié à ce ton. Nombre d’entre eux criaient au lieu de jouer. Il n’y a pas besoin de vociférer pour que le spectateur entende les paroles des acteurs. Et puis ce ton, si propre à notre théâtre, impose comme une espèce de musicalité dans le jeu. Il faut rompre avec ce rythme de débit, ne serait-ce que pour surprendre l’oreille par une nouvelle façon de dire, partant de jouer.
« Oualad Ahmed » raconte l’histoire de plusieurs personnages qui ont tous souffert pendant la période du protectorat. La pièce s’ouvre sur un personnage qui tient un gouvernail. Il invite les spectateurs à un voyage.
Sa proposition de voyage est accompagnée par des cris de mouettes et le bruit des vagues. D’emblée, la scénographie dans « Oualad Ahmed », une pièce mise en scène par Tanane Bousif, surprend par sa qualité. L’éclairage et le son ont été bien mis au point.
Du point de vue de la mise en scène, Tanane Bousif a multiplié les inventions. Le décor a changé à plusieurs reprises, et ce à l’aide de dispositifs mécaniques. Une toile peinte, ainsi que des panneaux représentant des arbres et une huilerie ont constitué un décor qui a modifié à chaque fois le paysage de la scène. Il a aussi poussé les acteurs à manger sur scène. Ce qui est un parti pris très respectable.
L’impact de cette mise en scène inventive a été cependant limité par le texte. Il n’existait pas une idée directrice ficelant les propos des acteurs. Incohérence d’un texte que son auteur a probablement voulu comme un tour d’horizon de plusieurs problèmes de la société. Il ne s’agit pas d’une conversation à bâtons rompus, mais de séquences sans liens. Ce qui a privé la pièce de la progression et de la tension nécessaires pour capter l’attention des spectateurs. Et puis, il y avait toutes les phrases qui obéissaient au rythme des pièces qui imposent le ton d’un certain théâtre marocain.
L’auteur du texte a été un suiveur dans ce sens. Une actrice a su toutefois réserver par son jeu quelques moments de bon théâtre aux spectateurs. Elle s’appelle Nadia Al Filali. En définitive, « Oualad Ahmed » est une pièce qui a révélé un bon metteur en scène. Mais sa mise en scène a été malheureusement étouffée par le texte et le jeu des acteurs.

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