Le monde merveilleux de Sonia Ouajjou

Le monde merveilleux de Sonia Ouajjou

C’est bien connu : les plus belles oeuvres naissent dans la douleur. Sonia Ouajjou fait des livres pour enfants pour se consoler de la perte des siens. Il est toujours délicat de remuer des souvenirs douloureux, encore criants d’actualité, mais le fait a son importance. Rien ne destinait Sonia Ouajjou à devenir un auteur de livres pour enfants. Elle s’est cramponnée à cette littérature quand elle a assisté impuissante au grand voyage de son bébé. Elle a trouvé refuge dans l’art pour rendre moins intense un événement tragique. Cette coïncidence, riche d’instructions pour les psychanalystes, a certes son importance. Elle compte toutefois peu lorsqu’on feuillette le dernier livre de l’intéressée. “Le feu de bois d’Achoura“ fera des fans parmi les enfants et les adultes. Il présente tous les ingrédients qui font la réussite des meilleurs bouquins illustrés pour la petite enfance. En premier lieu, une imagination débridée et une fantaisie décapante. Ces deux composantes font la force de Sonia Ouajjou. Son imagination est à l’unisson de celle des enfants. C’est-à-dire sans contraintes, n’obéissant en rien à la logique des adultes, faisant un pied de nez à leur savoir et capable de produire du sens par le truchement d’une naïveté souveraine. Exemple : pour nettoyer une plage jonchée de débris, les enfants pensent à un colosse. Ils se rendent dans la grotte où il habite. Devant la grotte, « ils n’ont trouvé qu’une vieille dame qui leur dit en ricanant : “Hi ! Hi ! Hi ! Cela fait des milliers d’années qu’Hercule n’habite plus ici !“ » “Le Feu de bois d’Achoura“ est de surcroît très enraciné dans la culture marocaine. Il faut un jour avoir le courage de dire qu’une culture sans livres est inférieure à celles qui transitent par les librairies. Les références culturelles, inscrites sur du papier, sont dotées de la légitimité du savoir. Comme la majorité des livres pour enfants sortent des éditions étrangères, il est normal que Noël flatte mieux leur imaginaire qu’Achoura. Cette fête a pourtant bien des atouts pour ouvrir de très larges fenêtres sur des mondes merveilleux. En plus de la collecte du bois, du feu, il y a l’eau de Zem Zem qui emporte vers des rivages taquins. Cela reste à découvrir dans le livre de Sonia Ouajjou. Quant aux illustrations, elles sont éclatantes par la pureté de leurs couleurs et les silhouettes très originales des personnages. C’est à l’aide de la souris de son ordinateur que Sonia Ouajjou les dessine. Elle agit de la même façon avec la typographie. La souris se substitue encore au crayon. Ce qui est en soi un exploit, parce que les caractères sont absolument identiques. La police n’est pas toutefois assez saillante pour se démarquer des images. Bien plus, comme elle est colorée en blanc, elle ne surgit pas avec force dans certaines pages. Les petits nuages blancs s’évanouissent souvent dans l’immensité d’un ciel clair azur. La couleur de la police n’enlève toutefois rien à la qualité du travail de Sonia Ouajjou. D’ailleurs, les spécialistes ne s’y trompent pas. Elle a été sélectionnée cette année parmi les meilleurs illustrateurs arabes. À preuve, elle a participé à une importante exposition, consacrée à l’illustration, à l’Institut du Monde Arabe (IMA). Des éditeurs étrangers commencent à s’intéresser à ses livres. À titre d’exemple, la collection Malika et Karim est traduite en 4 langues régionales en Espagne (basque, catalan, espagnol, galicien). Quel que soit le douloureux aiguillon qui a conduit Sonia Ouajjou à faire des livres pour enfants, la féerie de son monde n’est jamais sombre. Bien au contraire, c’est une invitation à un constant émerveillement.

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