Le nom du Oud, Saïd Chraïbi

Malade. Très malade, le luthiste Saïd Chraïbi gardait constamment son oud avec lui dans sa chambre à la clinique. «Il m’a tenu compagnie, m’a permis de m’accrocher à la vie» dit sans hésitation. Aujourd’hui qu’il est complètement rétabli, Saïd Chraïbi ne démord pas de sa passion pour le luth. Il a des projets audacieux : la création d’un quatuor de luths et la composition d’un concerto pour oud avec une masse orchestrale impressionnante : un orchestre philharmonique. L’histoire de ce natif de Marrakech en 1951 avec la musique remonte à très loin. Il a toujours ressenti le besoin de pincer des instruments à corde.
Des guembris d’abord avant que son père ne lui offre son premier luth à l’âge de 13 ans. Un luth «potable» selon les termes de l’intéressé. Un luth acheté à Jemaâ Chleuh à Casablanca, mais que le musicien a amélioré en l’équipant de cordes Savarez acquises à l’époque moyennant 170 DH. Une vraie fortune !
Premier tribut réclamé par l’amour du oud.
Le curieux, le très curieux même, c’est que Saïd Chraïbi n’a pas appris la musique dans un conservatoire. Il est autodidacte et fier de le proclamer. Son désir de jouer lui est venu des taqasims de Riad Sembati, Farid Al Attrach et Mohamed Abdelouaheb. «Mon vrai maître, c’est mon oreille. Je capte tout ce que j’entends, et je le restitue en jouant». Le musicien estime que cette écoute attentive qu’il prête aux compositions qu’il aime est la seule appropriée à la musique arabe.
«Une musique qui ne s’apprend pas au conservatoire. Elle se transmet oralement» insiste le musicien. Il ne faudrait pas croire en raison de cet aspect autodidacte du praticien que sa musique n’est pas savante. «Le luth de Saïd Chraïbi est un grand alphabétiseur de l’ouïe» écrit très justement Mahdi Elmandjra. Et pour cause, l’intéressé a fait une année de solfège « pour apprendre ce qu’il faut apprendre». Mais il a surtout engagé depuis 1979 des recherches sur la sonorité du luth. Il veille lui-même à la fabrication de son instrument. Le luthier Khalid Bel Hayba a apporté selon les recommandations de Chraïbi quelques évolutions importantes à cet instrument pour trouver une résonance pure. Chraïbi est fier de dire aujourd’hui que le luth marocain « a une belle sonorité, et qu’il peut à cet égard rivaliser avec les meilleurs luths du monde arabe et de la Turquie». Mais quel chemin avant d’en arriver là ! Le milieu Saïd Chraïbi a été élevé était propice à ce qu’il devienne un musicien. Il a été baigné dans les musiques du monde : Dalila, Enrico Macias, Charles Aznavour, des tangos, des valses. «J’ai appris dans la diversité» précise le musicien. Cette diversité n’était en rien élitiste.
Saïd Chraïbi ne cache pas sa passion pour la aïta. Il est particulièrement sensible à la musique de Bouchaïb El Bidaoui et du maréchal Kibou «le meilleur violoniste de aïta que le Maroc ait vu» selon ses termes.
Lorsqu’il était interne à la fin des années soixante au lycée des Orangers à Rabat, Saïd Chraïbi était privé de son instrument pendant la semaine. Il jouait mentalement, faisait des progrès en tournant dans sa tête un air obsédant. Il progressait sans toucher l’instrument. Une fois le week-end venu, quelle débauche dans l’intimité du oud ! Après son bac, l’intéressé a travaillé à l’Office des exportations.
Lorsqu’il a senti que le fonctionnariat était en passe de tuer l’artiste en lui, il s’est libéré pour se dévouer exclusivement à la musique. Deuxième tribut réclamé par l’oud. Parce qu’il n’était pas facile, avec une famille dont il avait la charge, d’abandonner une ressource régulière pour se lancer dans une aventure. Une aventure qui a donné au Maroc l’un de ses meilleurs compositeurs-interprètes. Il a composé pour plusieurs voix du pays : Samira Ben Saïd, Abdelhadi Belkhyat, Naïma Samih et bien d’autres encore. Son premier enregistrement en 1990 sur C.D., intitulé « Taqasim el oud», a surpris par sa qualité les mélomanes. Son deuxième qui a repris le contenu d’un récital à Fès a été salué par ceux-là mêmes qui pensaient que le luth était très peu fait pour les instrumentistes du Maghreb. Son troisième «Oud Maroc» possédait une résonance si particulière que l’on pouvait dès lors distinguer le jeu de Chraïbi des autres luthistes.
Son quatrième, «La clef de Grenade», a été un triomphe. Enregistré avec l’aide de l’Institut du monde arabe, il a été salué par plusieurs périodiques spécialisées en France et ailleurs. Il a consacré Saïd Chraïbi comme un grand du luth dans le monde arabe. Les honneurs qui pleuvent aujourd’hui sur Chraïbi ne lui font pas perdre le Nord. « La consécration me fait plaisir certes ! Mais même s’il n’y a rien, je continuerai ! »

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